Je suis né au cœur d’un pays qui n’est sur aucune carte, mais qui vit dans le cœur de chacun de ses enfants. Xareta. Ce nom résonne en moi comme un Bertso traditionnel, comme le parfum d'une corde de piments séchant sur la facade de l'Etxea, comme le galop de Pottoks sur les crêtes, comme l'Hegoi qui murmure dans la vallée. Xareta, c’est un territoire, une identité. Un lien indéfectible entre quatre villages qui se fient des frontières : Sara et Ainhoa en Lapurdi, Zugarramurdi et Urdazubi en Nafarroa.
J’ai grandi dans ces paysages où la frontière n’est qu’un trait abstrait, une ligne que l’on franchit en saluant un voisin, un ami, une soeur. Car ici, la frontière ne sépare pas : elle unit. Elle rappelle que la culture basque n’a pas de maître, qu’elle est plus vieille que les royaumes, plus robuste que les guerres. Ici, l’euskara est vivant : dans la bouche des anciens, dans les chants des fêtes de village, et même dans les noms que portent les chiens. Quand j’ai dû quitter la maison pour rejoindre les rangs du cyclisme professionnel, je suis parti avec la conviction de ne jamais vraiment pouvoir ni vouloir quitter Xareta. Elle est dans ma langue, dans mes gestes, dans mes silences. Oui, je suis basque. Mais surtout, je suis de Xareta. Là où la frontière n’est qu’un mot, et le territoire, une identité.
Mon père était un homme taiseux. Pas méchant, mais du genre à croire que l’effort est la seule forme d’amour qu’un homme doit montrer. Il a travaillé toute sa vie sur les toits, charpentier de son état. Le soir, il rentrait couvert de poussière de bois, sentant la résine et le vent. Il ne m’a jamais dit "je suis fier de toi", mais quand il posait sa main sur mon épaule après une course, ça suffisait. Chez lui, ça voulait dire beaucoup.
Ma mère venait d’Ainhoa. Ses parents étaient agriculteurs, des gens de la terre, marqués par le travail et les hivers durs. Elle, elle était partie jeune, seule, pour venir s’installer au village, sans que personne ne sache très bien pourquoi. Elle n’en parlait jamais. Elle s’était fait sa place ici, discrètement, jusqu’à tenir le bar du coin. Ma mère, elle aussi, n’avait pas besoin de parler fort pour tenir la salle. Un regard suffisait. Elle connaissait les habitudes de chacun. Elle s’occupait de tout, sans jamais se plaindre, sans jamais demander d’aide. Avec moi, elle était pareille : protectrice, mais discrète. Elle s’assurait que tout allait bien sans que je m’en rende compte. Quand j’ai commencé à faire du vélo, elle n’a rien dit. Pas un mot contre, pas un mot pour. Elle observait. Mais je voyais dans son regard ce tiraillement qu’elle n’a jamais su me cacher : la fierté de me voir passionné, lancé sur les routes comme les grands qu’on voyait à la télé, et la peur de me voir tomber, de me perdre quelque part entre les virages et les rêves.
Silban. Mon frère, l’aîné, l’Etxekoa. Dans notre culture, c’est celui qui devait hériter de la maison, garder la clé familiale. Sauf que Silban, lui, n’a jamais vraiment suivi le chemin tracé sous ses pieds. Déjà adolescent, il avait la tête ailleurs. Pas dans les montagnes, pas dans les traditions, mais dans ce qui se trouvait au-delà. Il est parti faire ses études à Bayonne, puis Bordeaux, puis encore plus loin, jusqu’à Paris, où il a fini par s’installer. On n’a jamais trop compris dans quoi, exactement. Un “bon poste”, disait-il. Il gagnait très bien sa vie, ça, on le voyait bien quand il revenait. Il revenait régulièrement, oui, mais pas vraiment chez lui. Son corps était à la maison, mais son esprit restait dans sa vie parisienne. Petit à petit, il s’est éloigné de la culture basque, presque sans s’en rendre compte. Les mots basques lui venaient moins facilement, les fêtes du village le laissaient indifférent, et la montagne l’ennuyait. Pour mes parents (surtout pour mon père) ce fut une petite déception, jamais formulée, mais bien réelle. Pas un reproche, juste un constat silencieux : l’Etxekoa avait choisi une autre maison que celle de sa famille.
Et il y mon grand-père, l’Aitatxi, le père de mon père, lui aussi charpentier de métier. Une légende locale, tout le monde se souvient de lui, même ceux qui ne l’ont jamais vu jouer. Il s’appelait Joanes Abiamendi, joueur de pelote basque qui a porté les couleurs du village dans tout le Pays Basque. Il a marqué son époque sur le fronton de la place principale. Et quand il a pris sa retraite, il a continué d’entraîner les jeunes, de leur apprendre le respect du jeu, la droiture du poignet et la patience du vainqueur. Il ne m'a pas connu coureur professionnel. Un jour, il m'a dit : "Tu ne bats jamais l’adversaire, Antton. Tu bats la peur de rater." J’étais petit, je ne comprenais pas encore. Mais avec le temps, sur le vélo, j’ai souvent repensé à ces mots.
J’ai grandi au pied de Larrun, dans ce village de Sare posé au creux des collines, entre les pâturages et les bois. Ici aussi, l’air nous rappelle que l’océan n’est jamais bien loin. Sare n’a pas de luxe, pas de gloire. Juste, on vit ici avec la terre, pas sur elle. L’on dit qu’Atarrabi et Mikelats, les Enfants de Mari, ont été à l’école du diable Etsai dans l’une des grottes de Sare, Lezai. Mikelats est resté son élève, Atarrabi s’en est échappé et a protégé le village du couroux de son frère.
J’ai grandi dans ses rues étroites où tout le monde se connaît. À Sare, on ne dit pas “bonjour” en passant : on s’arrête. On demande des nouvelles de la mère, de la récolte, du dernier animal né dans la ferme du voisin. Les gens parlent lentement, comme s’ils savouraient chaque mot. On n’est pas du genre à se presser ici, sauf peut-être mon frère lorsqu’il est de passage. Il y a les visiteurs. Sare attire, fascine, inspire. Les terrasses se remplissent dès les premiers rayons du printemps, les fêtes traditionnels amusent les curieux, son histoire anime les artistes. Les cars s’arrêtent devant les grottes, les randonneurs remontent les sentiers vers la Rhune, qu'on appelle ici Larrun. Certains se perdent un peu et parfois perturbent la tranquillité des habitants. Et puis il y a les cyclistes. Chaque week-end, chaque été, Sare en voit passer des grappes colorées. Ils viennent de partout, du Pays-Basque, de Bordeaux, parfois de plus loin encore. Ils montent puis redescendent et, le sourire accroché au visage, certains s’arrêtent à la terrasse du café. C’est ici, avec ma mère, que j’ai vu pour la première fois le pouvoir du vélo, la fierté de l’effort. Encore aujourd’hui, je les regarde parfois passer, depuis la fenêtre de la maison. Je reconnais leurs gestes, leurs doutes, leurs souffrances. Je revois le garçon que j’étais, qui pédalait sur ces mêmes routes, sans savoir où elles le mèneraient.
Petit, je ne connaissais pas grand chose des grands noms du cyclisme. Je n’ai jamais vu le Tour de France de près avant le contre-la-montre de la 20ème étape de l'édition 2018, entre Saint-Pée-sur-Nivelle et Espelette. Mes champions à moi, c’étaient les cyclistes amateurs qui passaient par Sare et s’arrêtaient boire un verre au café après l’effort. J’adorais leurs maillots trop colorés et leurs mollets fatigués qui racontaient plus d’histoires que leurs mots. Quand ils repartaient, je me postais au seuil du bar pour les regarder filer. Parfois, l’un d’eux me saluait, juste un geste rapide, et ce signe-là suffisait à me donner envie de pédaler deux fois plus. Mais le vélo, à ce moment-là, ce n’était rien d’autre qu’un jouet. Un moyen d’aller plus vite que les copains, de s’écorcher les genoux, de disparaître un peu trop loin sur les chemins pour faire râler les parents. Pas assez pour qu’ils ne s’inquiètent vraiment mais suffisamment pour qu’ils crient mon prénom depuis la fenêtre quand la lumière du jour quittait Sare. Je roulais sur le vieux vélo de mon oncle : lourd, grinçant, la peinture écaillée. Pour moi, pourtant, c’était une fusée. Pour mes copains aussi. Le samedi, on se retrouvait sur le parking de l’école. On filait ensuite sur le petit chemin de Larraldeko, une rampe de 500m à 8% qui, dans nos têtes, avait tout d’un col insurmontable. On posait une pierre au départ, une autre à l’arrivée, et ça devenait notre étape. On ne cherchait pas à être les plus rapides : on voulait simplement ne pas être le dernier. Moi, sans trop savoir pourquoi, j’étais souvent le premier.
L’école, en revanche, c’était autre chose. J’y allais sans passion, sans révolte non plus. J’avais ce qu’on appelle un niveau "correct", rien de brillant, mais rien de catastrophique. Je voulais simplement ne pas être le dernier. J’étais rarement le premier. Ce qui me plaisait vraiment, c’était d’y aller en vélo. Le matin, ma mère me regardait partir et se contentait de m’avertir : "N’attrape pas froid là-haut."
"Là-haut", c’était n’importe où à Sare, et elle le savait. Au lieu de rentrer directement après l’école, je pédalais sans direction précise, juste pour ce sentiment brut de liberté. Parfois, "Là-haut" était vraiment un sommet : je montais jusqu’à sortir de la brume et contempler mon pays. Puis je redescendais vite, sûrement trop vite pour ma mère.
En y repensant, tout a commencé là, sur ces routes où où le vent te défie autant qu’il peut te porter. C’est dans ces moments-là que j’apprenais à lire la pente, à écouter mes jambes, à repérer les obstacles, à sentir la pluie avant qu’elle ne tombe. J’écrivais déjà, sans le savoir, mes premières lignes de coureur. Et quelque part, derrière moi, le regard silencieux de mon grand-père semblait approuver chaque tour de roue.
Sans surprise, mon grand-père a pris mon destin entre ses mains. Très souvent, il me voyait revenir de mes escapades à vélo, les joues rouges, les mollets en feu mais le sourire incapable de mentir. Il n’était pas dupe. Il avait compris avant tout le monde que pour moi, pédaler ne serait pas qu’un simple jeu. Avant tout le monde, y compris moi. Un soir, alors qu’on rentrait ensemble du fronton, il m’a dit "Antton, il va falloir faire les choses bien." Je n’ai pas compris tout de suite. C’est seulement lorsqu’il a ajouté "Tu vas prendre une licence." que mon cœur s’est mis à taper comme si j’avais gravi un col entier. Pour moi, c’était alors évident. Mais dans une famille comme la nôtre, ce genre de décision ne se prenait pas à la légère. Alors c’est lui, mon grand-père, qui a mené l’offensive. Avec mon père, d’abord. Lui, il pensait en termes concrets : combien ça coûte ? combien de temps ça prend ? est-ce qu’on va pouvoir suivre ? Les questions typiques de quelqu’un qui ne s’oppose pas par principe, mais par prudence. Avec mon frère, il avait déjà vu trop de rêves coûteux finir au fond du garage. Avec ma mère, c'était une autre bataille. Elle avait cette petite inquiétude dans le regard, celle des mères qui savent que leur enfant va tomber un jour, mais qui préfèrent le voir vivre plutôt que le retenir contre son gré.
Mon grand-père, lui, a tout pris sur ses épaules. Il leur a dit que ce n’était pas un caprice. Que ce n’était pas un engouement passager. Que j’avais quelque chose dans les jambes, certes, mais surtout dans les yeux : cette lueur qu’il connaissait bien. Celle du joueur de pelote lorsqu’il frappe sa première pelote, celle du gamin qui a enfin trouvé ce qui le fait avancer. Alors, peu à peu, mes parents se sont laissés convaincre. Pas par les performances encore inexistantes mais parce qu’ils ont compris que c’était simplement mon chemin. Alors, avec cette résignation lucide qu’elle avait parfois, ma mère a dit oui, non pas sans crainte, mais parce que mon bonheur de son fils pesait plus lourd que sa propre peur. Elle a simplement hoché la tête, résignée mais touchée de me voir si heureux.
Il y a eu le vélo. Mon premier vrai vélo. Un VTT Mendiz d’occasion, solide, fiable, simple, presque rustique. C’est mon grand-père qui me l’a offert bien sûr. Je me souviens encore du regard de mon père, un mélange de soulagement et d’embarras, comme s’il se disait tout à la fois "heureusement qu’il est là" et "j’aurais voulu pouvoir le faire moi-même". Je n’ai pas touché terre pendant des jours. Je passais des heures à regarder ce vélo : le cadre épais, les pneus à crampons, les freins qui grinçaient légèrement. Il n'avait l’odeur du neuf mais celle, plus subtile, de la promesse de liberté. Et alors j’ai eu ma première licence, au SPUC Kirolak Vélo, à Saint-Pée-sur-Nivelle. Le club n’était pas très loin, mais pour moi, c’était un monde nouveau : un endroit où le vélo n’était plus seulement un jeu, mais quelque chose de sérieux, structuré, presque solennel. Jusqu’alors, je pédalais surtout seul, guidé par mes sensations et mes envies. Mais ici, il y avait des règles, des entraîneurs, des horaires, des autres gamins qui, pour certains, roulaient plus vite que moi. C’était mon premier vélo, ma première licence, mon premier pas dans un monde dont j’ignorais encore tout. Je ne savais pas jusqu’où il me mènerait. Mais je savais que quelque chose venait de commencer. Et que cette fois, je ne pédalais plus seulement pour jouer. Je pédalais aussi pour rendre fier mon grand-père.
En 2020, j’ai quinze ans et j’entre donc au SPUC Kirolak Vélo comme on entre sur une scène, les yeux écarquillés, le souffle un peu court. Les entraîneurs parlent technique, j’ai l’impression de débarquer dans un monde où tout le monde sait déjà quelque chose que j’ignore encore. Mais je suis là, avec mon VTT qui pèse une enclume, et ça suffit à me faire sentir vivant. En 2021, j’ai seize ans, et cette sensation d’être "le nouveau" laisse place à une autre : celle de vouloir prouver. Pas pour devenir quelqu’un mais pour rester fidèle à la promesse silencieuse que je me suis faite : je veux exister sur un vélo.
En compétition, je ne fais pas de route pendant ces deux premières années, conseil de mon entraîneur. Je pédale seulement dans la poussière du cross-country et la boue du cyclo-cross. Pas de route en compétition, seulement tout seul. D’abord parce qu’il faut que j’apprenne. Avant de me retrouver enfermé dans un peloton sur l’asphalte, je veux comprendre comment mon corps réagit quand le vélo glisse, rebondit, s’enfonce, refuse d’avancer ou part de travers. Le VTT t’oblige à tout sentir. Et j’en ai besoin. Ensuite parce que ma mère, malgré sa résignation, préfère m’imaginer tomber dans la terre meuble plutôt que d’aller embrasser le bitume. Elle n’a pas interdit, jamais, mais elle a demandé du temps. Ça, je peux lui donner. Et puis, mon vélo n’est tout simplement pas adapté. Un tank basque, pas un coursier de route. Mon entraîneur hésite à m’inscrire sur certaines courses la première année. "T’es un peu vieux pour un débutant." Ce n’est pas méchant, c’est factuel. Beaucoup de jeunes commencent avant leur dix ans. Moi, j’arrive avec mes quinze ans, ma grosse motivation, et pas grand-chose d’autre à lui montrer pour le moment. À cela s’ajoute le COVID : courses annulées, calendriers amputés, week-ends qui se vident. Je suis licencié mais je roule plus en solitaire qu’en compétition.
Jamais de victoire. Pas encore mais une progression nette, visible. La première année est rude et frustrante. Seulement trois courses. Je finis loin, à chaque fois. Malgré tout, j’apprends. La deuxième est meilleure : je me rapproche des bons, je me bats pour les placettes, je sens dans mes jambes, dans ma respiration et dans ma manière de lire le terrain que quelque chose d'inné quand je roule seul est en train de s’installer aussi en compétition. Mes entraîneurs le voient et ceux des autres clubs aussi. On parle de moi pendant les courses, "Il a un truc" entend mon grand-père sur le bord des pistes. Ces deux années m'ont construit plus que je ne l’imaginais. Elles me montraient que je voulais faire de la compétition pour de vrai. Elles confirmaient aussi à mes parents qu’il fallait me laisser suivre cette voie, même si elle faisait peur, même si elle demandait des sacrifices. Elles renforçaient les convictions de mon grand-père, qui, lui, voyait déjà plus loin que moi. À l’aube de mes dix-sept ans, prêt à entrer en U19, il sentais que j'étais prêt. Il lui restait encore une dernière petite étape à me faire passer.
Chez nous, le piment, notre piment d’Ezpeleta s’appelle Gorria. Chez nous, ce n’est pas qu’un condiment, c’est un symbole, une fierté, une couleur sur les façades, une odeur dans les cuisines. C’est une appartenance. Et pourtant, moi, j’ai beau être né ici, je suis incapable d’y toucher sans que mon corps ne se rebelle. Je suis intolérant au Gorria. Au Pays basque, être intolérant au piment d’Espelette, c’est presque une blague. Un truc qu’on raconte au comptoir pour faire sourire les habitués. Une absurdité. "Pas de piment pour Antton, il est intolérant à son pays !". Trop souvent j’ai entendu cette formule qui faisait rire tout le monde, sauf peut-être moi à force. Il y avait là-dedans un humour bien basque mais aussi une vérité que je n’aimais pas trop regarder en face. J’étais le gamin de Sare qui ne pouvait pas manger ce que tout le monde mangeait, qui devait toujours demander, vérifier, contourner. Comme si mon propre corps mettait une distance entre moi et ma culture, une distance minuscule mais bien réelle. Ma famille a mis des années à le comprendre, à l’admettre. Un nez qui coule pendant un repas de famille, des plaques rouges le soir, un mal de ventre en plein milieu d’une fête, des migraines qui s’invitent après un déjeuner chez un voisin. Des petites choses, jamais graves, mais toujours agaçantes. Ils cherchaient partout, sauf là. Le médecin du village a d’abord parlé d’asthme léger, puis de peau sensible, puis de "gorge capricieuse". Rien qui compose une histoire cohérente. Encore aujourd’hui, les symptômes prennent des formes bien différentes.
"Ce n’est quand même pas le piment !" disait mon père. Impossible, inconcevable, inimaginable. Le déclic est venu un jour d’été, après un repas avec des voisins où trônait une piperade préparée par ma mère. Deux heures plus tard, j’étais couvert de plaques, plié en deux par des crampes abdominales. Ma mère m’a regardé, puis a regardé la table, puis la guirlande de piments qui séchait dehors, et j’ai vu dans ses yeux le moment exact où elle a compris. Impossible, inconcevable, inimaginable.
Dans ma jeunesse, cette intolérance a surtout été un frein social, une gêne culturelle, un petit grain de sable dans une mécanique bien huilée. Rien de dramatique. Juste ce détail agaçant qui m’empêchait de manger comme les autres. J’en ai fait un réflexe : renifler les plats, demander sans oser trop insister, éviter les surprises. Une discipline à part entière. Cette ironie du sort m’a rendu attentif à ce que je mettais dans mon corps, bien avant que le sport ne m’y oblige. Aujourd’hui encore, je m’étonne parfois de voir à quel point une simple intolérance peut tracer une ombre si longue. À l’époque, personne ne se doutait que ce minuscule secret dans mon assiette deviendrait, un jour, un problème dans ma carrière. Moi le premier.
Ce jour-là, je rentrais d’une longue sortie, une de celles où je m’égarais volontairement dans les montagnes de Xareta, juste pour sentir mes jambes et mes poumons protester. Comme toujours, je terminais par mon rituel : la côte de Larraldeko, montée à bloc, redescendue sans freins, porté par cette fausse impression d’être invincible. Cette fois, mon grand-père m’attendait au pied de la descente, appuyé contre la barrière, les bras croisés. Il avait quelque chose en tête, quelque chose qu’il mûrissait depuis longtemps. "On va passer à la dernière étape", m’a-t-il dit. "Pas sur un vélo cette fois. Avec quelqu’un." Je n’ai pas tout de suite compris. Je le suivais, un peu surpris, un peu curieux, le cœur encore battant de ma sortie. Nous avons traversé le village, longé les façades, et il m’a conduit vers une petite ruelle perpendiculaire au fronton, désert à cette heure. Là vivait Xabier, le plus vieil habitant de Sare, celui qui arrêtait les cyclistes amateurs au milieu de leur effort pour leur raconter des anecdotes. C’est à peu près tout ce que je savais de lui. J’ai donc été stupéfait quand, en marchant, mon grand-père a lâché d’un ton presque décontracté " Tu sais, Xabier, il a été un grand cycliste".
"Il a été équipier d'André Darrigade" a-t-il ajouté. Bien sûr, ce nom d'une autre époque ne m’évoquait rien sur le moment. Je n’avais jamais entendu parler du Lévrier des Landes, ni de son parcours, ni de ses exploits dans les années 50-60. Mais j’ai bien vu au regard de mon grand-père qu'être équipier de cet homme signifiait quelque chose d’immense. S’il voulait que je rencontre cet homme, ce n’était pas par hasard. La maison de Xabier était un petit musée. À peine la porte franchie, j’ai été envahi par un fatras de souvenirs d'un autre temps : des photos en noir et blanc coincées dans des cadres trop petits, un maillot bleu passé par le temps accroché à une poutre, des médailles entassées dans une coupelle en bois, un vieux bidon cabossé posé comme un trophée discret sur un buffet. Rien n’était rangé, tout était vivant, tout vibrait encore de l’énergie d’une époque passée.
Xabier nous a accueilli avec un grand sourire, et très vite, il s’est mis à parler. Il savait que nous venions, de toute évidence. Il a parlé de longues minutes, sans que je puisse ni ne veuille l'interrompre, de son métier d’équipier et de ses trois années aux côtés de Darrigade où il avait traversé la France, l’Italie, la Belgique, l'Espagne. Pour lui, c’était encore hier : la chaleur sur les routes du Midi, les cris des spectateurs, les motos suiveuses qui fumaient devant eux, la sensation d’être "dans les plus grandes courses du monde", comme il disait. Chaque phrase était un voyage. Ensuite un chat est passé dans sa voix. Le seul regret, a-t-il avoué, c’était de n’avoir jamais été leader. Pas une seule fois. Pas une journée. Toujours le domestique, jamais le premier nom inscrit sur la feuille. Il le disait sans amertume, mais avec ce ton résigné qui raconte tout ce qu’un sportif fier ne dit jamais vraiment. Puis, il a regardé mon grand-père, j’ai senti qu'il lui répondit d'un léger hochement de tête approbateur. C’est alors que Xabier m'a regardé droit dans les yeux.
- "Toi, Antton, tu dois tout faire pour devenir leader. Pas seulement un bon coureur. Un leader. Il faut que Sare soit fier de toi. Que tu deviennes le gamin que le village offre au Pays basque."
Je ne savais pas si ces mots me donnaient des ailes ou s'ils me posaient un poids sur les épaules, peut-être les deux. Nous partions quand Xabier a finalement ajouté, presque sans le vouloir, comme si c’était un secret trop lourd pour rester dans sa bouche : "Cette demande, je l’ai faite à un autre jeune du village aussi, tu sais. Il a beaucoup du talent lui aussi. Tu le connais. Vous verrez bien lequel de vous deux ira le plus loin." Je suis ressorti de chez lui avec une sensation étrange, comme si, d’un coup, ma route venait de prendre une forme nouvelle. J’avais rencontré un homme du passé, mais il venait d’ouvrir une porte sur mon futur.
Changer de club n’a jamais été une idée qui m’obsédait. J’ai aimé ma première saison au SPUC Kirolak : son ambiance familiale, ses entraîneurs bienveillants et j'y serai resté avec plaisir. Mais, à force d’entendre les ambitions que les autres plaçaient en moi (mon grand-père en tête) j’ai conclu que rester là-bas ne suffirait pas pour ma première saison U19, en 2022. Le calendrier route y était trop léger, trop limité. Et puis les appels du pied commençaient à arriver. Des clubs qui m’avaient à peine vu rouler mais qui, par des rumeurs, savaient que je cherchais à monter d’un cran. J’étais mal à l’aise : être convoité quand on n’est encore rien, c’est étrange. Finalement, j’ai choisi la Bizikleta Taldea. D’abord, et avant tout, parce que c’était un club basque, basé à Saint-Jean-de-Luz. Cela suffisait à mon cœur. Ensuite, parce qu’ils m’offraient un vélo de course. Pas vraiment un cadeau mais plutôt la possibilité de récupérer un vélo correct, oublié au fond du local, laissé par un ancien licencié. Assez loin des standards de l'époque mais pour moi, c’était une promesse. Une porte ouverte vers autre chose.
Ma première course sur route, je l’ai disputée fin février, à Villemur-sur-Tarn, sur la Mapei Classic. Maillot noir et bleu du club sur les épaules j’ai vite compris, ce jour-là, que la route était un terrain où je pourrais m’exprimer rapidement. La course se terminait par un sprint au sommet d’une côte d’un kilomètre. Je me suis hissé jusqu’aux portes du top 10, tout seul, sans plan, juste avec mes jambes et mon instinct. Pas très loin d’un certain Maxime Decomble. Quelques semaines après, j’ai repris un dossard pour la Marmande Val de Garonne Classic. Je rate l’attaque décisive d’Antoine Trémoulet et de Quentin Lloret et doit subir le reste de la course dans le peloton, enfermé, frustré. Le final ne m’avantageait pas.Mais je commençais déjà à apprendre de la route : ce sport où rater la moindre seconde d'hésitation peut coûter cher. En mars toujours, j’ai couru pour la première fois côté Hegoalde lors de l’Uzarraga Igoera. Ce jour-là, j’ai découvert un autre adversaire : le stress. Il m’a paralysé, bloqué les jambes, vidé la tête. Je n’ai jamais réussi à entrer dans la course. Avril a été un renouveau. Trois courses, trois performances solides, mes deux premiers top 10, et surtout une nouvelle sortie en Hegoalde qui, cette fois, s’est passée beaucoup mieux. J’avais l’impression de rentrer vraiment dans cette catégorie U19. De trouver ma place, doucement mais sûrement. En Mai, la confiance a porté ses fruits : un premier Top 5 lors de la Classique des Pyrénées-Atlantiques. Puis, loin de chez moi, en Bretagne, un top 15 au Tour du Couesnon — des routes inconnues, du vent, des visages nouveaux. Mais j’avais le sentiment d’être un coureur, enfin.
Et puis est venu le grand moment : la Bizikleta. La course organisée par mon propre club, la première édition même. L’objectif de tout le monde. Il fallait briller pour le club. Je n’ai pas osé choisir le parcours de 170 km, trop dur pour moi cette année-là. Je me suis aligné sur le 110km. J’ai terminé, 23e sur 492 finishers, 9e chez les U19. À seulement quatre minutes d’Yon Elissagaray, l’autre coureur de l’équipe. Autant dire que le club était fier, de nous deux, de moi. Mon grand-père encore plus. Et au village, on a commencé à parler de moi. Discrètement mais on parlait.
En Juillet, on m’a proposé de courir le championnat régional à Taponnat. Toute ma famille avait fait le déplacement, pour la première fois. Mon grand-père, mes parents et même mon frère. Ça devait être une fête, ça a été une catastrophe. Deux crevaisons, des cassures, des énervements inutiles. Le vélo était contre moi, ou la chance. Ou les deux. Et puis il y a eu cette chute. Une vraie, de celles qui laissent des traces. De retour devant ma famille, j’ai vu les yeux de ma mère regarder mon maillot déchiré sur le côté droit et le sang qui suintait. La frayeur qu’elle avait toujours gardée en elle, cachée derrière ses silences, venait de se matérialiser là, sans filtre. J'ai tenté de poursuivre, mais plus rien n’allait. J’ai abandonné, tête vide. Et cet abandon, bizarrement, a rassuré tout le monde : je savais encore poser mes limites.
En Juillet encore, j’ai disputé ma première course par étapes : la Vuelta a Pamplona. Le niveau y était incroyable. Trop élevé pour moi, cette année-là, surtout après la déception de Taponnat. Je termine 58e sur 79, à plus de dix minutes. C’est lors de la troisième étape que j'ai craqué, après une deuxième où j’avais pourtant terminé dans le groupe de tête. Le moral a suivi la pente. Vers le bas. On a donc décidé, le club, ma famille et moi de clore ma première saison plus tôt que prévu. En août, au Tour Junior Causses-Aigoual-Cévennes et contre toute attente, j’ai fini l’année sur une très bonne note d'espoir, comme libéré d'un poids. Le premier jour, je passe tout près de ma première victoire. Je lutte avec Ugo Fabries, roue contre roue, mais il me bat au sprint. Le lendemain, je rate complètement le contre-la-montre, mais je me reprends l’après-midi, terminant dans le même temps que le vainqueur. Je récupère ma place dans le top 10 du général, juste devant Adam Rafferty.
Durant toute cette saison, je n’ai jamais croisé l’autre coureur de Sare, celui que Xabier avait accueilli comme moi. Mais je savais déjà, je savais presque avec certitude qui c’était. En 2022, il roulait encore en VTT, avec son maillot vert du SPUC, collectionnant les victoires. Notre première confrontation approchait.
Je n’ai pas beaucoup de souvenirs d’enfance avec Ellande. Nous n'avons qu'un an de différence, on a grandi dans le même village, foulé les mêmes chemins, respiré le même air de Xareta mais sans jamais vraiment se rencontrer. Pas d’amitié, pas d’animosité non plus. Juste deux gamins qui s’ignorent sans raison, comme si leurs trajectoires savaient déjà, quelque part, qu’elles se croiseraient plus tard. Même à l’école, nous échangions à peine quelques mots. Pourtant, une fois, je me souviens : un copain commun l’avait amené avec nous sur le chemin de Larraldeko. Je ne sais pas ce qui m’a pris ce jour-là, j’avais attaqué la côte comme si quelqu’un me menaçait et dans mon dos, j’avais senti qu'il n'avait pas le souffle haché des autres enfants. Non, lui pouvait me suivre. Pas facilement, mais assez pour que je le remarque.
Ellande n’avait pas, dans son enfance, ce lien viscéral avec le vélo qui m’animait déjà. Jusqu’à ses quatorze ans, sa vie tournait autour d’un ballon de handball. Puis le Covid a balayé les sports collectifs, et comme beaucoup d’autres, il a cherché ailleurs un moyen d’exister, de s’épuiser, de ressentir quelque chose. C’est sur un VTT, dans les chemins de Xareta, qu’il a trouvé son refuge. Tous les jours, il roulait avec sa mère et sa sœur. Parfois, on se croisait, sans vraiment se voir. Avec ce copain que nous avions en commun, il avait pris une licence au SPUC Kirolak en 2022. "Juste pour essayer", disaient-ils. Pendant ce temps, moi je troquais le vert du maillot pour le noir et bleu de celui de Bizikleta Taldea. Et si c’est mon grand-père qui m’avait poussé vers la route, chez lui c’était son père (qui avait aussi été mon entraîneur au SPUC Kirolak) qui l’avait encouragé à s’y mettre sérieusement. Deux façons semblables de recevoir une impulsion.
C’est à partir de 2023 que nos chemins ont commencé à se recroiser un peu sur les routes. Rarement, mais suffisamment pour comprendre qu’il se passait quelque chose. Rarement car il avait misé sur la piste plutôt que la route, et il y brillait. Sans perdre son aisance dans les côtes, il avait façonné dans les vélodromes les qualités de rouleur-sprinteur qui allaient faire sa force. Quand je le voyais sortir d’un virage, tête basse, jambes puissantes, je me disais qu’il était en train de devenir un autre cycliste que moi. Pas meilleur, pas moins bon. Un autre. En 2024, il a rejoint Urt Vélo 64. Il y a eu l’Abitibi, le Canada, les étapes, le général. Une révélation. Je me souviens très exactement de ce que j’ai ressenti en apprenant sa sélection en équipe de France pour cette manche de Coupe des Nations : une pointe de jalousie, la première vraie. Parce que pour la première fois, son succès venait m’atteindre directement. Pour la première fois, il y avait un gagnant et un perdant, et j’étais le second. Quand les grandes équipes de développement du peloton ont commencé à s’intéresser à nous, il a décidé, comme moi, de rester au Pays basque. Caja Rural-Alea pour lui, d’autres chemins basques pour moi. Les mots de Xabier, l’ancien, n’étaient jamais loin dans nos têtes, même s’il ne le savait pas. Nous traçions nos routes sans vraiment oser nous affronter. Deux trajectoires parallèles, qui savaient qu’elles finiraient par se heurter.
Nous avions le même objectif : rendre fier Sare, rendre fier l’Iparralde. Deux parcours différents mais étrangement symétriques et plus les mois passaient, plus je me demandais comment tout cela allait finir. Est-ce qu’on ferait la fierté du village ensemble ? Est-ce qu’on échouerait tous les deux ? Ou est-ce que l’un de nous prendrait la lumière, laissant l’autre dans l'ombre ?
À cette époque, je n’avais aucune réponse. Seulement cette certitude silencieuse : nos destins continuaient à avancer côte à côte, sans jamais vraiment se toucher. Pas encore.
En 2023, j’avais couru seize jours. En 2024, j’en ai couru vingt-cinq. Toujours avec le même maillot bleu et noir de la Bizikleta Taldea. J’avais choisi la continuité, rassurante, presque nécessaire, mais cette deuxième saison U19 a très vite pris une autre dimension. Elle a été faite de premières fois : de nouvelles courses, de premiers face-à-face avec Ellande et surtout ... de ma première victoire !
La continuité d’abord. La saison a démarré comme la précédente, avec la Mapei Classic et la Marmande Val de Garonne Classic. Les résultats ont été un peu en retrait, mais je savais pourquoi : l’hiver avait été compliqué. Une grosse grippe en janvier avait freiné ma préparation, ralenti mon corps quand mon esprit voulait déjà aller plus vite. Je suis resté patient. En mai, je retrouvais la Classique des Pyrénées-Atlantiques. Une course que je commençais à connaître, presque à apprivoiser. Comme l’année précédente, j’y ai décroché un top 5. Un repère, une confirmation. Il y a eu aussi la deuxième édition de La Bizikleta, organisée cette fois fin mai. Sans ambition de classement, j’ai décidé de tenter quelque chose de différent : la Pimentée, le parcours de 170 kilomètres. J’étais le seul U19 à m’y aligner. Trop long, trop dur, trop tôt sans doute. Mon corps a souffert, mais ma tête a appris. Après le fiasco du championnat régional l’année précédente, je voulais absolument revenir. Me racheter. Cette fois, la chance ne m’a pas abandonné. J’ai terminé cinquième du championnat régional de Nouvelle-Aquitaine. Un résultat simple, mais essentiel. Une page tournée. Enfin, si en 2023 le Tour Junior Causses-Aigoual-Cévennes avait marqué la fin de ma saison, en 2024 il a encore été mon dernier rendez-vous en France. Mais pas la fin de mon année. Il me restait un jour au Pays basque. Un jour important.
Des horizons nouveaux ensuite. En Bretagne, d’abord, à la Penn Ar Bed – Pays d’Iroise. Je me suis glissé dans le top 10 au milieu des Britanniques et des Belges, et surtout, j’ai enfin réussi un bon contre-la-montre lors de la deuxième étape. Premier Français. Une petite victoire intérieure. J’ai ensuite découvert le Grand Prix de l’Ascension – Prix Roger Soulat. Une journée où rien n’allait. Parfois, le vélo vous rappelle simplement que tout ne vous est pas destiné. Et puis il y a eu la Classique des Alpes Juniors. Ma récidive place lors de la Classique des Pyrénées-Atlantiques avait attiré l’attention de la région Nouvelle-Aquitaine, qui m’a sélectionné comme équipier de Mattéo Barusseau. Le niveau était immense. Jarno Widar y a été impressionnant. Mattéo a terminé loin, 71e à près de vingt minutes. Moi, j’ai surtout appris à être un équipier présent même dans les moments difficiles.
Ma première victoire maintenant. Et c’est en Hegoalde que mon année a pris une autre saveur. Je suis retourné à l’Uzarraga Igoera, libéré du poids de la première fois. Cette fois, j’ai réalisé une performance correcte, solide. Puis, entre juin et juillet, j’ai enchaîné trois courses par étapes. La Gipuzkoako Itzulia Junior d’abord, où j’ai terminé dans le même temps qu’Hector Alvarez lors de la dernière étape. La Bizkaiko Itzulia ensuite, où j’ai frôlé la victoire dès la première étape, dans le même temps que Markel Beloki. Et enfin, la Vuelta a Pamplona, où tout a basculé. Lors de la première étape, je termine dans la roue de Gari Ugarte. Le lendemain, dans les rues d’Ororbia, je prends ma revanche. Je bats Gari au sprint. Je bats aussi Hector Alvarez et Ibai Irisarri. Je gagne. Ma première victoire. En Hegoalde. Comme un symbole. Dans le final, en montant l’Alto de Goñi puis Ulzurrun, j’ai senti quelque chose de nouveau. Une certitude. Une évidence. Après tant de courses à tourner autour, c’était enfin mon heure. Lever les bras a été une délivrance. Pour moi. Pour mon grand-père. Et sans que je le sache encore, un signal fort pour les équipes qui me suivaient déjà.
Ma saison s’est achevée à la Prueba Liernia. Gari Ugarte y a tout gagné. Sans surprise, j’ai encore souffert sur le contre-la-montre. Mais j’ai fait podium sur la course en ligne. Comme Maxime Diribarne en 2021, avant de signer chez Laboral Kutxa. Une autre promesse pour Iparralde restée en suspens.
Mes premiers face-à-face avec Ellande enfin. Cette année-là, il est apparu sur ma route, six fois. Il m’a battu trois fois. Je l’ai battu trois fois. Match nul. Uzarraga Igoera, Grand Prix de l’Ascension, Prueba Liernia ITT pour lui. Classique des Pyrénées-Atlantiques, championnat régional, Prueba Liernia RR pour moi. À chaque fois que je me retrouvais à ses côtés, j’avais une sensation étrange. Ni rivalité franche, ni camaraderie. Juste la conscience aiguë que nous avancions au même rythme, sur des trajectoires parallèles, sans pouvoir nous ignorer.
Ma première victoire, mes résultats, surtout en Hegoalde, ont attiré l’attention. Après mon podium à la Prueba Liernia, plusieurs membres d’ équipes sont venues vers moi. Je n’étais plus seulement un jeune qui progresse. J’étais un coureur à recruter avant qu’une autre équipe ne le fasse. Une équipe m’attirait plus que les autres. Mais avant toute chose, je devais en parler à ma famille. Nous devions décider ensemble. Et je savais déjà que ce choix-là ne serait pas anodin.
Septembre 2023.
Je suis rentre à Sare le soir même de ma troisième place à la Prueba Liernia. Les jambes lourdes, la tête encore plus. Sur le papier, c’était un bon résultat, un de ceux qui confirment. Mais ce soir-là, je ne pensais pas au podium. Je pensais aux paroles d’un homme venu me voir après la cérémonie protocolaire. Des phrases simples, dites sans détour, mais qui ont fait leur chemin en moi. Il m’a parlé de 2024, d’un projet, d’une possibilité. Je n’en ai parlé à personne. Pas encore. Parce que ces mots-là engageaient trop de choses. Ils n’étaient pas seulement une proposition sportive. Ils touchaient à ce que j’étais, à ce que je refusais parfois d’admettre : que le vélo m’emmènerait peut-être plus loin que Xareta. Les jours ont passé. Puis les semaines. J’ai roulé. Beaucoup. Sur la route, sur le VTT. J’ai essayé de fatiguer mon corps pour apaiser ma tête, pour oublier ou du moins retarder. Mais Novembre approchait, et avec lui les relances, de plus en plus insistantes. Il fallait répondre. Je ne pouvais plus faire semblant. Naturellement, j’en ai parlé d’abord à mon grand-père. Je n’ai pas dit le nom de l’équipe. Je n’ai pas dit l’endroit non plus. J’ai préféré poser les choses autrement. Comme une équation.
Il y avait ce que je pouvais perdre. Traverser la frontière. Même si elle n’est qu’une ligne sur une carte, je savais ce qu’elle représentait. M’éloigner des miens. Quitter la maison, vivre seul dans un appartement, changer de rythme, d’habitudes. Être loin de Sare, loin de Xareta. Et ça, pour moi, ce n’était pas rien.
Et puis il y avait ce que je pouvais gagner. Rester au Pays basque, malgré tout. Intégrer une structure plus reconnue, plus armée pour me faire progresser. Accéder à un calendrier plus relevé. Me faire connaître des grandes équipes basques, celles que je regardais de loin sans trop oser y croire. Ce n’était pas une fuite. C’était un pas de côté, peut-être un pas en avant. Mon grand-père m’a écouté sans m’interrompre. Il n’a pas cherché à décider à ma place. Il a simplement posé une question, à la fin : "Je peux te dire ce que tu dois faire, mais qui mieux que toi peut décider de ce que tu veux faire ?"
Quelques jours plus tard, j’en ai parlé à ma famille. Mon frère a été le plus direct. Il m’a dit de partir. De sortir de "ce trou perdu qu’est Xareta". Pour lui, rester, c’était reculer. Mon père a encaissé la nouvelle en silence. Dépité, sans doute, à l’idée que ses deux fils quittent la maison. Mais il a compris. Ma mère, elle, n’a pas vraiment compris. Pas le besoin, pas l’urgence. Mais elle a tout de même accepté, résignée. Parce qu’elle savait que s’opposer à ça, ce serait s’opposer à mon bonheur et elle ne l’aurait jamais fait. Ils m’ont laissé faire et m’ont dit qu’ils respecteraient mon choix, quel qu’il soit. Alors, j’ai pris encore quelques jours et ma première décision a été de rester. Rester à la Bizikleta Taldea, rester à Sare, rester à Xareta, un an de plus au moins. Parce que partir me paraissait impensable. Parce que je croyais encore que mon avenir ne pouvait pas s’écrire ailleurs que là où j’étais né. Mon frère l’a senti, il a compris que je m’apprêtais à choisir la continuité. Et alors, il m’a dit quelque chose, presque comme une dernière carte. Il m’a appris qu’Ellande resterait en Ipparalde, lui aussi. Qu’il avait signé à Urt Vélo 64.
Instantanément, cette information a tout changé dans mon esprit. Il venait de mettre des mots sur quelque chose que je refusais de regarder en face. Ce duel qu’on m’avait imposé, que je m’étais imposé moi-même. Cette comparaison permanente. Si je restais, nous resterions tous les deux. Deux gamins de Sare, à se regarder avancer à la même vitesse. Ce jour-là, j’ai su que je serais le premier à partir. Le premier à quitter Sare. Le premier à traverser cette frontière invisible entre Ipparalde e Hegoalde. Pas par fierté, ni par provocation, je ne crois pas. Mais parce que mon chemin devait se distinguer du sien.
Je sentais que je n’avais pas seulement choisi une équipe. J’avais décidé de m’éloigner des miens. En 2024, je roulerais avec le maillot de Grupo Eulen-NUUK.
Quand j’ai signé chez Grupo Eulen-NUUK, j’ai voulu bien faire. J’ai pensé être malin en décidant de me rapprocher du siège de l’équipe, à Zarautz, plutôt que de rester à Sare. Sur le papier, c’était logique : profiter pleinement de la structure, des entraînements collectifs, du staff, de tout ce qu’une équipe comme Eulen pouvait m’apporter. Sauf que cette décision impliquait bien plus que du vélo : un appartement, un travail à côté, la solitude , l’éloignement. Loin des miens, loin de Xareta. Très vite, j’ai compris que je m’étais trompé. Pas sportivement, mais humainement. Moralement, c’était beaucoup trop dur à vivre.
Le cauchemar démarre avec l’Essor Basque. Cinq épreuves. Moi, le gamin de Sare, qui revient courir en Ipparalde, avec un nouveau maillot et ce sentiment étrange de devoir déjà prouver quelque chose. Prouver que je mérite ma place, que je n’ai pas fait tout ça pour rien. Mais ça tourne au cauchemar. Je suis envahi par le stress, paralysé, incapable de courir comme je sais le faire. Catastrophique. Le seul petit soulagement, presque honteux, c’est de voir qu’Ellande souffre lui aussi, malgré le fait qu’il soit resté à Sare. Comme si, chacun à notre manière, on portait le même poids. Après l’Essor Basque, je rentre à mon appartement. Le moral est déjà bas. Je traverse la Zumaiako Saria comme une ombre, présent physiquement mais absent partout ailleurs. Je crois entrevoir un léger mieux à l’Étoile de Tressignaux. Une petite lumière au bout du tunnel. Mais elle s’éteint vite quand je vois Ellande performer près de chez nous, à la Marmande Val de Garonne, pendant que moi je passe encore à côté. Et là, le tunnel se referme complètement : San Gregoria Saria est le point de rupture. En larmes sur le vélo, je pose pied à terre. Plus de jus. Plus l’envie. Pour la première fois, je me demande sérieusement ce que je fais là. L’équipe décide de me mettre au repos pendant un mois. Officiellement pour récupérer, officieusement pour me protéger. Je me renferme dans mon appartement. Je n’en parle à personne. Ni à ma famille, surtout pas à mon grand-père. Je trouve des excuses pour expliquer mes absences sur les courses prévues. La honte me ronge. La peur de décevoir aussi, surtout lui.
Le 21 avril, je n’ai plus le choix. Je dois me présenter à la Primevère Montoise. Ma famille a prévu d’y être, impossible de me défiler. Je fais croire à mes entraîneurs que ça va mieux. Mon résultat leur confirme ce mensonge : neuvième. Mais c’est trompeur, le niveau est faible, la malchance de mes adversaires m’aide. Je fais de la figuration, je ne suis pas vraiment là. À tel point que la victoire d’Ellande ne me fait même plus réagir. Pour ne pas perdre la confiance du staff, je me force à replonger dans la compétition. Mais je manque cruellement de régularité. Aux trois jours de la Bidasoa Itzulia, je me surprends moi-même en retrouvant des sensations dans les échappées. Puis je replonge aussitôt en France, au championnat de Nouvelle-Aquitaine. Et là, la victoire d’Ellande me frappe de plein fouet. Cette fois, ça fait mal, très mal. Je doute vraiment. Pendant que lui réussit sa saison en restant à Sare, ai-je fait le bon choix en partant ?
Trois jours plus tard, loin de lui, au Mémorial Valenciaga, je retrouve à nouveau le plaisir de pédaler. Pas de résultat, mais du plaisir et c’est déjà énorme. En Bretagne, à la mi-mai, loin de tout le monde, je recommence à respirer. Je me rapproche même de la victoire sur l’étape 3. Je sens que quelque chose revient. Début juin, au Premio San Pedro, nouvelle manche du Torneo Euskaldun, je frôle le podium. J’y crois à nouveau, de plus en plus. Mais comme rien ne se passe jamais comme prévu durant cette saison, tout s’écroule encore à la Gedimat Junior. La victoire d’Ellande, ma chute et mon abandon. Puis cette nouvelle qui me transperce : grâce à cette victoire, Ellande est sélectionné pour représenter la France au Tour de l’Abitibi. Leader en plus. Ma chute me laisse quelques contusions, mais ce n’est rien comparé au choc mental. Cette fois, c’en est trop. Je suis au bord du gouffre. Seul, dans mon appartement. Mes entraîneurs, mes équipiers me disent tous la même chose : "rentre chez toi".
La décision est terrible. Honteuse mais nécessaire. Si je reste, je sombre. Je rentre à Sare pour presque un mois, mettant le vélo de côté. Encore aujourd’hui, je me souviens de l’état de ma mère quand elle a retrouvé son fils aussi abîmé. Mais, plutôt que de proposer de tout arrêter, elle m’aide à me relever. Une idée lumineuse après coup, pourtant terrifiante sur le moment. Elle organise une rencontre avec quelqu’un qui peut me comprendre.
Juin 20234, mon équipe m'a mis au repos forcé. Mon quotidien à Sare, à ce moment-là, est simple, presque trop banal. Je me lève sans objectif précis. Je cours parfois, sans envie, juste pour dire que je m'entretiens encore. Je traîne au village, je regarde Larrun depuis les fenêtres, celle de ma chambre ou celle du bar du village. Je retrouve les miens, mais même là, je ne suis jamais complètement présent. Mon corps est rentré à la maison, mais ma tête est restée coincée sur mon vélo, sur toutes ces courses ratées, sur toutes ces occasions manquées, sur Ellande aussi. Je fais semblant d’aller mieux, comme toujours. Pour rassurer, pour ne pas inquiéter. Mais à l’intérieur, ça bouillonne. Un soir, ma mère me parle. Calmement, comme elle sait le faire. Elle me dit qu’elle a peut-être une idée. Quelqu’un avec qui je pourrais discuter. Quelqu’un qui pourrait m’aider à voir plus clair. Je me braque tout de suite. Dans ma tête, c’est évident : Ellande.
Je sens mon cœur s’accélérer. Je coupe presque la conversation. Je lui dis non. Un non sec, définitif. Je ne suis pas prêt. Pas du tout. Je ne veux pas le voir en face. Pas maintenant. Pas comme ça. Je n’ai pas envie de me comparer, pas envie d’entendre ses réussites, pas envie de voir dans ses yeux qu’il réussit à devenir ce que je devais devenir. Ma mère me regarde, un peu surprise. Et là, elle me dit : "Ce n’est pas Ellande". Je reste silencieux. Elle ajoute : "C’est Oier Lazkano". Je ne comprends pas. Oier Lazkano. Le coureur pro, portant le maillot de la Movistar. Le mec que je vois à la télé, sur les classiques, en train de réaliser une grande saison : vainqueur de la Clásica Jaén, troisième de Kuurne-Brussel-Kuurne, neuvième du Critérium du Dauphiné, vice-champion d’Espagne. Je ne comprends pas, elle m’explique que nous avons un lien de famille très éloigné, perdu quelque part dans son arbre généalogique. Une branche qui m'est inconnue mais sur laquelle elle espère que je puisse me raccrocher. Dans son besoin viscéral de me venir en aide, elle ose le contacter. Et lui, sans hésiter, a accepté de me rencontrer. Je suis partagé, gêné aussi, impressionné et surtout très intimidé.
Quelques jours plus tard, on se retrouve à Hendaye. Juste avant qu’il s’envole pour Florence avec toute son équipe, pour le grand départ du Tour de France. Le timing est fou. Lui est proche au sommet. Moi au bord du gouffre. Impossible pour moi de retranscrire ici l’ensemble de notre discussion, de ses paroles mais je peux dire une chose : il a trouvé les mots. Pas des phrases toutes faites, pas des discours de champion : des mots simples, vrais. Sur les doutes, les galères, les périodes noires, les choix qu’on regrette parfois mais qui construisent quand même. Il ne m’a pas promis la lune. Il ne m’a pas dit que tout allait s’arranger. Il m’a juste rappelé pourquoi je fais du vélo. Pourquoi je suis monté sur un vélo la première fois, pour le plaisir, pour la liberté. Il m’a parlé de son parcours, des moments où lui aussi a douté, où il a cru que ça n’irait jamais plus loin. Et puis il m’a dit quelque chose qui m’a marqué : "Si tu veux un jour rouler avec moi, ce serait un honneur. Mais avant ça, tu dois te relever tout seul". Rouler un jour avec Oier Lazkano, rien que l’idée me paraissait irréelle. Mais ça me donnait un objectif, un vrai. Pas un rêve flou, un cap. Je n'étais pas guéri. Je n'étais pas devenu un autre. Mais je savais une chose : je devais trouver comment redresser la barre sur cette fin de saison 2024. Pour moi, pour ma mère, pour Oier. Je devais finir la saison en beauté et prouver au village qu’il pouvait aussi bien compter sur Ellande que sur moi.
Après ma rencontre avec Oier Lazkano, quelque chose s’est remis en place en moi. Comme si ses mots avaient déplacé un verrou invisible. J’ai pris une décision forte, presque instinctive : rentrer à Sare. Quitter Zarautz et mettre fin à cette solitude qui m’écrasait. Je retrouve Xareta comme on retrouve un refuge. Les routes familières, les montagnes qui me regardent grandir depuis toujours, les odeurs de cuisine qui s’échappent des maisons, les voix que je reconnais sans même me retourner. Ici, tout me rassure. Ici, je respire. Le vélo redevient un plaisir, pas une obligation. Mon père est heureux. Vraiment. Il ne le dit pas, mais je le vois dans ses gestes, dans la façon dont il me regarde rentrer à la maison. Un de ses fils est de retour sous le toit familial. L’équipe comprend ma décision, mieux encore, elle l’approuve. Ils sentent que c’est la meilleure chose pour moi. Ils comptent sur moi pour la suite de la saison et veulent me mettre dans les meilleures conditions possibles.
Je reprends alors la compétition mi-juillet, sans me mettre de pression personnelle. Je cours pour l’équipe, je me mets au service des autres, j’oublie un peu mes ambitions individuelles. Mes équipiers, mes entraîneurs me font confiance, je leur fais confiance en retour. Le déclic arrive le 27 juillet, au Trofeo Club Ciclista Estella. La course est parfaitement maîtrisée. Je suis bien placé, lucide, calme. Dans le final, je me retrouve à jouer la victoire. Et face à moi : Ellande. Forcément. Je sens mes jambes brûler, mon cœur taper dans la poitrine. On se lance à pleine vitesse, côte à côte, mais le sprint est long, violent. Il me bat. D’une roue, peut-être un peu plus. Logique, mais cette fois, je ne suis pas abattu. Au contraire, je prends ça comme un défi. Je me dis que la prochaine fois, ce sera peut-être moi. C’est d'ailleurs la dernière fois de la saison que nos routes se croisent. On se retrouvera, plus tard. Mi-août, porté par cette confrontation, je passe un cap. J’enchaîne les top 10 sur des manches du Torneo Lehendakari et du Torneo Euskaldun. Je me sens fort, stable, régulier. Fin août, deux courses plus difficiles viennent me rappeler que rien n’est jamais acquis mais à la différence du début de saison, elles ne me détruisent pas, au contraire, elles me motivent encore plus. Je rentre à chaque fois à Sare. On débriefe avec ma famille autour de la table. On refait la course, on analyse, on rigole parfois. Et au fond de moi, je le sens : mon heure approche.
Septembre arrive. Après un nouveau top 10, je termine le mois (et ma saison). Trois podiums. Trois émotions fortes. Et surtout : une victoire lors de la Prueba Alsasua, une nouvelle manche du Torneo Euskaldun. Je sens le bon moment et je pars, personne ne me suit. Je mets tout ce que j’ai, je bascule en tête, je creuse jusqu’à quarante-cinq secondes pour gagner en solitaire ! Derrière moi, deux adversaires dont Aitor Agirre, mon futur coéquipier : comme si la vie préparait déjà la suite. Je lève les bras. J’ai gagné : c’est une libération après une saison si particulière. Ainsi se conclut ma saison 2024. Une saison en deux temps, une saison particulière, dure, mais essentielle. Les conseils d’Oier. La nécessité, presque le devoir, de rester près des miens si je veux m’exprimer pleinement sur le vélo. Ma capacité à tomber voire sombrer, et surtout à me relever, grâce aussi à mon entourage. Maintenant, il est temps de faire le bilan avec mes entraîneurs. De discuter, d’analyser et de regarder vers 2025. Encore de nouvelles options et de nouveaux choix, une nouvelle page à écrire.
À la fin de la saison 2024, vient donc le moment du bilan. Celui que l’on fait seul mais aussi celui que les autres font pour vous. Pour Ellande, il n’y a pas vraiment de débat. Sa saison est pleine, régulière et solide. Il a été présent presque partout : neuf victoires (dont quatre où j'étais présent) et une véritable démonstration au Tour de l'Abitibi. Il a été intraitable en France jusqu'en Juillet avant d'en faire autant à l'étranger. Pour lui, l’année est une réussite totale. Pour moi, le tableau est plus contrasté. Une saison cabossée, coupée en deux. Des doutes, des erreurs et des choix difficiles mais finalement si évidents et qui m'offrent une fin d’été lumineuse : ces podiums, cette victoire en solitaire à Altsasu.
Les téléphones commencent à vibrer, les messages arrivent, les appels aussi. Pour Ellande, c’est presque une file d’attente. Des structures au nord comme au sud des Pyrénées. Groupama, Decathlon, Kern Pharma, Caja Rural, Euskaltel. Toutes veulent le voir et l'avoir dans leur réserve pour 2025. Il choisit finalement la Caja Rural. Les entraîneurs lui promettent l’équipe première dès 2026. Une trajectoire claire, presque tracée à l’avance qui peut lui donner confiance en son avenir. De mon côté, c’est un peu différent. Des propositions moins nombreuses mais pas moins belles : la Kern Pharma et Euskaltel se présentent à moi. Deux équipes très attractives mais pour moi, il n’y a pas de débat du tout. Euskaltel, c’est autre chose. C’est une histoire. Une identité. Les maillots orange, sur le vélo et sur le bord des routes pyrénéennes. Les héros d’un autre temps. Pour moi, Euskaltel, c’est LA grande équipe basque.
Mes résultats de septembre en Hegoalde ont parlé pour moi. Ils m’ont ouvert cette porte et je la prends, sans trop réfléchir, presque avec le cœur plus qu’avec la tête, reconnaissant de ce que ma mère et Oier Lazkano ont fait pour moi en Juillet. Je suis fier, très fier, mais je crois que mon grand-père l'est encore plus que moi au village. Encore une étape de franchie, pour lui comme pour moi.
En 2025, Ellande et moi, nous voilà encore sur le même chemin : deux réserves de ProTeams basques. Toujours deux destins parallèles.
En 2025, je pensais que nos routes allaient se croiser très régulièrement. Lui chez Caja Rural-Alea, moi à la Fundación Ciclista Euskadi. Mais non, cette saison-là, nous ne nous affrontons jamais. Et surtout, nos trajectoires s’inversent. Pour moi, tout se met en place. L’adaptation est naturelle au sein de l'équipe. Mon passage chez Grupo Eulen m’a préparé. Je progresse encore, je prends confiance encore et je brille en fin de saison, encore. Tout au long de la saison, je confirme et je m’affirme. Je sens que quelque chose est en train de naître. Pour Ellande, en revanche, c’est la douche froide. Sa préparation hivernale est tronquée, des petits pépins physiques puis des blessures plus sérieuses à répétition. Il n’arrive jamais à enchaîner. Et surtout, il a du mal à s’adapter à cette nouvelle équipe, à ce nouveau cadre en Hegoalde. Là où moi, j'ai trouvé ma place, lui semble perdu. J'ai un an d'avance sur lui.
Il court très peu. Quelques courses seulement : des apparitions discrètes et des résultats qui ne viennent pas. Nos chemins, une fois de plus, se frôlent sans se toucher. Là où tout le monde pensait qu’il allait continuer à briller, il sombre. Là où certains doutaient encore de moi, je m’élève. Je ne ressens ni joie malsaine, ni revanche. Juste le vertige de comprendre à quel point tout peut basculer très vite. Une saison, un choix, un détail, une rencontre, et le destin change de direction. J'ai eu beaucoup de chance de croiser Oier Lazkano en 2024. Je ne savais pas ce que l’avenir nous réservait. Mais une chose est sûre : rien n’était écrit à l’avance. Il fallait faire des choix.
L’hiver 2025 arrive sans bruit, avec ses journées courtes, ses routes humides, ses longues sorties où je pense plus que je ne pédale. C’est à nouveau la saison des bilans, celle où l’on attend des appels sans trop oser y croire, où chaque vibration du téléphone fait monter le cœur un peu trop haut.
Pour Ellande, la nouvelle, bien qu'attendue, tombe presqu'à contretemps. Malgré une saison ruinée par les blessures, malgré des mois passés à regarder les courses plutôt qu'à les vivre, malgré la frustration d’un corps qui ne répondait plus, les dirigeants de la Caja Rural tiennent parole. Comme ils l’avaient promis à son arrivée dans la réserve, ils le font monter dans l’équipe première pour 2026. Ils n’ont pas regardé les classements. Ils ont regardé le coureur, son potentiel : ce qu’il avait montré avant que tout ne s’effondre. Une confiance immense, rare et presque déroutante dans ce milieu où tout va si vite. Ellande passe pro, quand même, malgré tout.De mon côté, c’est différent : pas malgré 2025 mais grâce à 2025 ! Ma saison a parlé pour moi. Mes entraîneurs me convoquent, on discute longuement. Ils me disent qu’ils veulent m’intégrer à l’équipe première dès 2026. Qu’ils sont fiers de mon évolution, de ma régularité, de ma fin de saison. Je sens aussi qu’ils veulent aller vite, sécuriser les choses parce qu’ils savent que j’ai, un an après Ellande, commencé à recevoir quelques appels d’équipes françaises. Des prises de renseignements surtout, parfois des projets plus clairs évoqués à demi-mot. Alors ils accélèrent et pour moi, il n’y a pas vraiment de réflexion à avoir. Euskaltel m’a fait confiance quand je doutais encore. Et puis il y a Sare, Xareta, les miens. Rester proche de tout ça, c’est non négociable. Je signe sans hésiter. Je passe pro, moi aussi.
Ellande Larronde et Antton Abiamendi : deux gamins de Sare qui passent pro la même année, avec l'assurance d'un contrat jusqu'en 2028. Le village s’enflamme et les journalistes débarquent. Ils traînent dans les bars, parlent aux anciens, interrogent les voisins. Beaucoup les soupçonnent aussi de profiter de cette actualité pour savourer de la vie à Xareta. Ils vont voir nos familles, cherchent des anecdotes, veulent comprendre comment un si petit coin du Pays basque a pu faire éclore deux coureurs au plus haut niveau. Mon père, ma mère, mon frère, tous les trois donnent leur version. Un homme manque pourtant à l’appel : mon grand-père. Ils passent aussi beaucoup de temps avec Xabier. L’ancien équipier de Darrigade. Il savoure lui aussi son moment de gloire. Il évoque son passé de coureur cycliste, parfois en exagérant un peu. Il raconte comment il nous avait vus venir, comment il nous avait préparés, jouant un peu avec la vérité au passage. Il se nourrit de cette lumière tardive comme d’un dernier soleil. Et, Ellande comme moi, nous le laissons faire, profitant de son entrain pour échapper aux questions nous-mêmes. D'ailleurs, nous nous évitons aussi, encore, alors que tout mon monde me parle d'Ellande et que tout le sien lui parle d'Abi. Je sens quand même que l’attention des journalistes et surtout les avis au village ne sont pas les mêmes pour Ellande et pour moi. Parce que ma saison 2025 a marqué les esprits, parce qu’Euskaltel-Euskadi fait rêver, parce que ce maillot orange a une histoire, un poids. Pour tout cela, les attentes se déplacent à nouveau et se concentrent cette fois sur moi.
Dans Sare voire même dans tout l’Ipparalde, un surnom commence à circuler. Je l’entends pour la première fois durant cet hiver 2025 : Opari d’Ipparalde. Le cadeau de l’Ipparalde.
Ce surnom me fait sourire au début puis m’inquiète. Je comprends vite ce que ça implique.
À partir de maintenant, je vais rouler dans la lumière, sous les projecteurs, avec les espoirs, les attentes et les jugements. Pendant qu’Ellande, lui, va grandir plus discrètement, protégé par mon ombre sous pression permanente. Deux trajectoires différentes, encore. Lui avec une direction à suivre en silence. Moi avec tout un territoire sur les épaules. Durant cet hiver 2025, je ne sais pas encore si je suis prêt pour ça mais je n’ai plus vraiment le choix. Je suis devenu, sans l’avoir demandé, l'offrande de mon village à tout le Pays-Basque.