Manuel, à Andorre, le 20 avril 2027,
Raul m’avait mis une grosse pression pour les Ardennaises : j’avais demandé à y participer, et bien maintenant que j’y étais il fallait performer ! Sur l’
Amstel Gold Race (cat WT), l’échappée matinale est reprise à 60 km et une course de mouvement s’engage. Dans le final la plupart des organismes sont usés.
Powless,
Gaudu et
Almeida en profitent pour prendre quelques longueurs. Alors que l’écart monte à 1’30, nous nous décidons à prendre en main la poursuite.
Jefferson réduit d’abord l’écart puis c’est à moi de rentrer en action car
Jhonatan se sent bien et est plus rapide que moi au sprint. Je fais mal à tout le monde et seulement 4 coureurs parviennent à garder ma roue. Pourtant cela ne suffit pas et le trio de tête se joue la victoire au sprint, c’est
Powless qui s’impose. Derrière,
Jhonatan qui était resté au chaud dans ma roue jusque-là va cueillir la 4e place.
Quelques jours plus tard, je me présente au départ de
La Flèche Wallonne (cat WT) sans leader de substitution. A moi d’assumer mon rôle. Je reste sur la défensive en vue de la dernière montée du Mur. Quand le bon coup part à 20 km de l’arrivée, à 18 coureurs, on est trop loin et mes lieutenants n’ont pas la ressource pour revenir.
Jefferson, mon dernier support me rapproche assez près du groupe de tête. Suffisamment pour que je puisse faire le jump. Au moment où je raccroche les roues et éprouve le besoin de récupérer, 6 hommes partent. Je ne les reverrai plus.
Ayuso s’impose. Je termine 7e avec des regrets car les jambes étaient là aujourd’hui.
Mais la course la plus importante se profile.
Liège-Bastogne-Liège (cat MAJ). La course est longue est usante. Je reste toujours bien placé et protégé. La course s’emballe dans la cote de La Redoute avec l’attaque de
Pogacar. Un groupe de 8 costauds se constitue à l’avant. Nous réagissons immédiatement, mais sans nous mettre dans le rouge, et sommes aidés par les autres équipes piégées. On a un regroupement en tête de course à 18 km de la ligne. Je ne peux plus compter que sur
Nixon mais il me replace en tête de course au pied de la côte de la Roche-aux-Faucons.
A ce moment de la course, je suis dans une situation idéale. Je monte le plus fort que je peux mais ne parviens pas à m’isoler.
Nixon profite du ralentissement sur le haut pour revenir et de ses qualités de descendeur pour fausser compagnie aux favoris.
Il est encore en tête à 25m de la ligne.
Mais il finit par craquer et finit 4e derrière
Girmay qui remporte son 1er monument, devant
Pogacar et
Ayuso. Faute de pointe de vitesse, je ne peux faire mieux que 7e.
Je rentre donc à la maison, déçu par mon bilan, 2 Top 5 pour l’équipe, deux Top 10 personnels. Je n’ai pas eu le temps de franchir le palier de ma porte que déjà le poing droit d’
Hector atteint mon arcade.
« T'es vraiment un énorme salaud ! Ça fait combien de temps que ça dure ? »
L’arcade éclatée je le regarde avec surprise :
« De quoi tu me parles-tu ?
- De ta relation avec Claire Chadwick.
- T’es au courant ?
- Moi, Fernanda et toute l’équipe. Ne va pas dans ta chambre, elle pleure et ne veut pas te voir.
- Je…
- Combien de temps ? »
Après avoir écouté mes explications en détails, il balance ma valise sur le palier et me dégage dehors.
C’est comme cela que j’ai été mis à la porte de mon propre appartement.
Les semaines qui ont suivi ma mise à la porte ont été agitées. Alors que j’avais commencé à chercher un nouvel appartement à Andorre,
Claire a suggéré que je ferais mieux de m’installer loin de
Fernanda et de proposer Monaco. Avec son aide, j’ai donc acquis un nouvel appartement, un peu moins grand mais beaucoup plus cher, en principauté. Me voilà voisin de
Pogacar ! Quand je suis à la maison,
Claire n’est jamais très loin, le plus souvent à l’hôtel Hermitage. Elle débarque sans crier gare et nous passons un moment ensemble avant qu’elle disparaisse aussi vite qu’elle était venue. Après ses visites je me sens souvent vidé et toujours terriblement seul.
« Claire, dis-moi, où est-ce qu’on va, qu’attends-tu de moi, de nous ? »
Elle me dévisage un instant, de ses grands yeux bleus qui semblent avoir le pouvoir de vous mettent à nu instantanément. Vite, elle me sourit mais son regard n’a rien perdu de son acuité, il percerait n’importe quelle cuirasse sans la moindre difficulté :
« C’est une drôle de question, notre relation ne te convient pas, tu veux autre chose ?
- Non, c’est pas ça… »
Ma bouche s’assèche, mes mots se perdent en un bredouillement pitoyable puis s’éteignent. Le sourire de
Claire s’élargit mais elle garde le silence et son regard fixé sur moi. Je finis par enchainer d’une voix un peu plus assurée :
« Je ne comprends pas ce que tu cherches et ce que tu attends de moi.
- Mais je suis là pour toi, j’adore ces moments avec toi mais s’ils sont trop pesants, s’ils te dérangent, si tu penses qu’ils nuisent à ta performance, dis-le-moi, ton accomplissement et ta performance passent avant tout.
- Non… c’est… au contraire.
- Manuel, il n’y a pas d’urgence, tu me sembles un peu perdu, prends le temps de mettre tes idées en ordre, je suis là pour toi. »
Et elle me prend dans ses bras. Nous restons ainsi enlacés, sur mon canapé, en silence. Je sens la chaleur de son corps, devine sa souplesse que je connais si bien. Sans le poids de ses yeux dans les miens, je me relâche. Ce moment de tendresse partagée est le premier depuis que je connais
Claire, depuis des mois. En cet instant toute tension sexuelle et ce stress de se sentir jugé en permanence ont disparu.
Cette étreinte a duré à peine une minute mais elle m’a fait un bien fou. Et
Claire a disparu. Seul je me repasse le film de notre discussion dans la tête et je suis encore plus perdu qu’avant : qui est vraiment
Claire et que veut-elle de moi ?