Suite d'avant :____ Il y a ensuite les arguments éthiques : la lutte antidopage vise à faire respecter des principes d’équité, de respect des règles, de l’adversaire et de l’esprit du sport. Cependant, chacun attire son lot de remarques.
_ Premièrement, concernant l’équité, il est vrai que le dopage rajoute des écarts, des inégalités entre concurrents : le dopage ajoute des inégalités par rapport au perfectionnement des protocoles, à l’accès aux produits, à la réaction individuelle à ces dernier, et au suivit de leur usage. Mais le dopage ne fait ici qu’augmenter des écarts en réalité déjà béants : on n’est pas tous égaux non seulement génétiquement, mais aussi en terme d’accès aux matériel, aux structures d’entraînement, au personnel de suivit des sportifs, face au piston, au relationnel, aux opportunités proches, et bien évidemment en terme de moyens financiers. L’antidopage peut donc certes réduire un peu les inégalités, mais cela ne change pas tant de choses que ça du point de vue de la situation générale. L’antidopage n’est donc pas le premier facteur d’équité. Et d’ailleurs qu’il soit un facteur d’équité peut même être partiellement contestable vu que les autres facteurs d’inégalité entre concurrents peuvent aussi jouer sur la capacité à contourner les règles antidopage : les top coureurs et top teams ont plus de possibilités concrètes que les autres pour passer à travers.
_ Ensuite, la notion de respect des règles peut ici prendre plusieurs sens : soit il s’agit de parler de faire respecter, de faire appliquer des règles en menant une lutte concrète pour que ce soit bien le cas, soit il s’agit d’invoquer le respect des règles pour justifier le respect des règles antidopage. Le premier sens est somme toute logique : édicter des règles sans rien faire à côté pour s’assurer qu’elles soient respectées revient à les rendre en pratique inutiles. En revanche, le second sens donne un raisonnement assez incomplet mâtiné de légalisme, de fétichisme de la loi : c’est partir du principe qu’il faut respecter les règles en général pour dire qu’il faut aussi respecter ces règles en particulier. Mais cela ne nous explique pas concrètement pourquoi ces règles en particulier doivent aussi être respectées. Cela est en fait exposé dans les autres justifications de l'antidopage, justification dont on est justement en trains d'examiner les faiblesses.
_ Concernant la mention du respect de l’adversaire, j’ai un peu de mal à voir le raisonnement derrière : est-ce que c’est pour dire que se doper serait manquer de respect à un adversaire qui ne se dope pas car ce serait utiliser une substance ou méthode illégale qui dévalue son travail pour prendre l’avantage sur ce dernier ? Ici, le manque de respect résiderait logiquement dans le caractère illégal de ce qui est utilisé : avoir recourt à une méthode légale qu’un autre n’utilise pas donnerait un avantage sur cet autre en rendant notre entraînement tendanciellement plus efficace par rapport au sien, donc dévaluerais par-là cet entraînement. Mais si c’était ce phénomène de dévaluation et non l’illégalité qui servait à justifier le manque de respect, alors cela reviendrait à ce que toute différence avantageuse dans l’entraînement constitue un manque de respect envers les adversaires, ce qui est je pense très éloigné du propos initial. Le manque de respect de l’adversaire lié au recourt au dopage résiderait donc dans l’outrepassement de la loi pour prendre un avantage sur celui-ci, car cela serait faire du contournement de la loi un standard pour être performant, ce qui léserait donc ceux qui prennent la peine de la respecter soigneusement.
_ Sauf que cela amène deux remarques : premièrement, se doper n’est pas directement porter atteinte à l’adversaire. Ce n’est pas le blesser, lui mettre de bâtons dans les roues, ni directement lui pourrir la vie ou je ne sais quoi dans le genre. Donc si manque de respect il y a, il ne serait alors qu’indirect. Ensuite, l’argument de l’outrepassement de la loi pose aussi problème par rapport à la définition du dopage. En effet, rappelez-vous, on avait dit plus haut qu’on ne pouvait pas délimiter ce qui est dopant de ce qui ne l’est pas sur la base du critère légal, car certaines méthodes légales peuvent concrètement être considérées comme dopantes (par exemple les transfusions avant 1985), ou parce que des méthodes interdites ne sont pas en réalité si dopantes que ça (par exemple se gaver de certaines viandes à l’époque de l’antiquité). En se basant sur le critère légal pour la définition du dopage et pour le respect de l’adversaire, alors cela impliquerait de considérer que se faire une maxi-transfusion pour une compétition avant 1985 ne serait ni du dopage, ni manquer de respect aux adversaires qui ne le font pas. On se demanderait alors où est le lien entre le fait de se doper et celui de manquer de respect à l’adversaire.
_ On peut sinon considérer que le manque de respect consisterait dans le fait de faire de la prise de risques sur sa santé par le dopage un standard pour être performant, ce qui léserait donc ceux qui s’y refusent. Mais on a premièrement dit que le sport professionnel n’est de toute façon pas santé, que la santé y est secondaire. Donc d’une certaine manière, prendre des risques sur sa santé est déjà un standard dans le sport professionnel avant même tout dopage. Ensuite, une pratique ne devient pas un standard des suites d’une simple action isolée. Ce n’est pas un acte individuel qui conduit à l’établissement d’un standard, mais ce dernier apparaît quand une pratique se généralise sous l’effet non pas d'une somme d'actions individuelles, mais de facteur sociaux. J'insiste sur les facteurs sociaux car si une même action individuelle se multiplie, alors cela vient de ceux-ci, pas de nulle part ni d'une quelconque essence individuelle. Là aussi, on a donc du mal à faire le lien entre le dopage et un quelconque manque de respect envers l’adversaire.
_ Reste enfin l’argument de l’esprit sportif. Cela nécessite tout d'abord d'en avoir une définition. Après recherche, il rassemblerait les éléments suivants :
L’éthique, le franc jeu et l’honnêteté
La santé
L’excellence dans la performance
L’épanouissement de la personnalité et l’éducation
Le divertissement et la joie
Le travail d’équipe
Le dévouement et l’engagement
Le respect des règles et des lois
Le respect de soi-même et des autres participants
Le courage
L’esprit de groupe et la solidarité
_ Certains thèmes ont déjà été abordés (la santé, l’excellence dans la performance, le franc-jeu, le respect des règles et des lois, Le respect de soi-même et des autres participants). Le divertissement, la joie, l'épanouissement et l'éducation ont déjà été abordé avec la santé : tout cela passe derrière la performance. Certains sont des valeurs qui ne sont pas directement liées au dopage (le travail d’équipe, le dévouement et l’engagement, le courage, l’esprit de groupe et la solidarité). On a déjà remarqué que l’excellence dans la performance entre régulièrement en contradiction avec d'autres principes et passe usuellement devant pour plusieurs raisons. Autrement dit, ce qu'on appelle "l'esprit sportif" semble assez peu respecté dans la pratique.
_ Puis de quel esprit sportif parle-on : si le dopage s’oppose bien sûr à l’esprit du sport lambda (santé, loisir, plaisir), il incarne bien au contraire l’esprit du sport professionnel : aller jusqu’au bout dans sa préparation pour pouvoir se dépasser en course, pour allez jusqu’au bout de l’effort, pour fournir le moment venu une performance maximale, pour dépasser ses limites pour soi et/ou encore mieux au service de l’équipe. Dans le cas du sport professionnel, le dopage n’est donc pas l’opposé de l’esprit du sport, mais il en est au contraire la quintessence. Rappelez-vous d'ailleurs de la devise du CIO : « faster, higher, stronger, together ». Plus vite, plus haut, plus fort, cela se marie tout à fait avec le recourt au dopage.
___ Quid alors du dopage des mineurs ? Dans ce cas, je considère que ce n’est pas acceptable. En effet, un mineur n’a pas la maturité psychologique pour s’orienter vers les produits avec un minimum de conscience de ce qu’il fait, est plus vulnérable aux manipulations d’un entourage peu scrupuleux et véreux, voire même n’a pas forcément suffisamment de maturité physique pour bien y réagir, et peut risquer plus de séquelles avec l’utilisation de certaines substances. Ensuite, la plupart des mineurs ne sont pas pro et ne dépendent pas du sport pour vivre, mais plutôt des parents ou d'autres membres de l'entourage. Ils ont enfin bien plus de marges de progression et d’opportunités qui peuvent s’ouvrir à eux, donc ont moins d’intérêts au dopage. Donc ces questionnements sur l’éthique de l’antidopage valent avant tout pour les adultes, et pas pour les mineurs.
_ On voit donc que les justifications de l’antidopage comportent plusieurs faiblesses, que ce soit concernant les arguments éthiques ou concernant les inquiétudes sanitaires. Des faiblesses, on en retrouve aussi au niveau institutionnel. Par faiblesses institutionnelles, je n’entends pas simplement les dysfonctionnements, la corruption ou les négligences habituelles, ni même le manque d’efficacité organisationnel ou réglementaire. Ces défauts sont bien là et font effets, mais ils ne sont pas des défauts causaux : ils sont eux-mêmes des conséquences d’une faiblesse fondamentale des institutions antidopage.
A suivre...