L’hiver est une saison à part dans la vie d’un cycliste professionnel. Personne ne l’applaudit au bord des routes, mais il s’y impose une rigueur insoupçonnée du grand public pour poser les bases de sa saison. Qui de mieux qu’un coureur s’apprêtant à vivre sa première saison professionnelle pour nous faire découvrir ce moment de l’année où les semaines des passionnés de cyclisme ne vivent plus au rythme des courses ? Cette saison, Le Gruppetto vous fait découvrir l’envers du décor du quotidien d’un cycliste, en donnant la parole à des néo-pros du peloton.
Il y a des dates qui marquent une vie. Pour Théo Lévêque, la signature de son contrat pro avec la formation TotalEnergies vient après des années à courir derrière ce rêve. Les étés passés en camping-car avec ses grands-parents sur le bord des routes du Tour de France, les journées rythmées par les cols montés et descendus à vélo, l’attente de la caravane publicitaire et les encouragements lancés à l’équipe vendéenne ont posé les bases de cette passion pour le cyclisme et l’objectif de porter les couleurs de son équipe de cœur.
Le voilà propulsé cet hiver dans un monde qu’il observait encore de loin il y a quelques mois. Théo roule toujours sur les mêmes routes de Loire-Atlantique, mais plus rien n’a exactement la même signification. Les sorties répondent à un plan précis envoyé par son entraîneur Evan Guenego : zones de puissance, intensités ciblées, récupération millimétrée. Son corps est devenu un tableau de bord qu’il apprend à calibrer. Rien n’est laissé au hasard et de nouvelles routines s’installent. Tout d’abord un nouveau pilier s’impose dans sa préparation hivernale : le renforcement musculaire. Non pas comme une contrainte supplémentaire, mais comme un travail spécifique pour prévenir des tendinites dont il est sujet. Chacun de ses repas est désormais accompagné d’une balance et d’une application reliée au pôle nutrition de l’équipe. « J’encode chaque calorie que je mange », explique-t-il. Et très vite, les données récoltées lui ouvrent les yeux sur des habitudes alimentaires à adapter : « Je mangeais trop les jours de repos pensant bien faire pour ma récupération, et pas assez lors des journées avec une grosse charge de travail. » Depuis, son petit déjeuner est pensé autrement, preuve que chaque détail compte pour affiner la performance. La nuit est également passée au crible. « Un brassard collecte des informations sur la qualité de mon sommeil et ma récupération. Je me suis réveillé un matin avec la sensation d’être malade pendant ma préparation… L’écran de mon téléphone affichait déjà un message de mon entraîneur : il allait falloir adapter mon programme d’entraînement ce jour-là, d’après les données reçues. » Loin de vivre cela comme une perte de liberté, le coureur installé à Pornic parle plutôt d’une prise de conscience : « Cela m’aide à comprendre où je vais et à prendre les meilleures décisions pour mon corps et mes performances. » Et son parcours lui a appris à quel point écouter son corps est une nécessité.
Douze mois plus tôt, à l’aube de sa première saison sous les couleurs de Vendée U, Théo a vécu un hiver aux allures de scénario catastrophe : un stage personnel en Espagne, de premières douleurs qui apparaissent et un diagnostic qui ne présage rien de bon. S’ensuivent trois mois éprouvants à vivre quotidiennement avec une tendinite du biceps fémoral, des sorties de courte durée limitées à 23 km/h. Puis la dynamique s’inverse et tout s’enchaîne. Bien accroché dans la roue de Jarno Widar sur la Ronde de l’Isard, il retrouve des sensations avant de lever les bras à quatre reprises au mois de juin pour être finalement sacré champion de France amateurs. « On s’était donné quatre ans avec mes parents pour que je me consacre à 100 % au cyclisme et ne nourrisse aucun regret plus tard. Il n’en aura fallu que trois pour que je franchisse le cap vers le monde professionnel », se réjouit-il de façon mesurée, conscient qu’il ne s’agit pas d’une fin en soi.
Retour en 2026, plus précisément mi‑janvier, quand l’hiver bascule au sud. Direction l’Espagne pour le stage avec TotalEnergies, là où la théorie se transforme en vécu de groupe. Dès le premier petit‑déjeuner d’hôtel, Théo mesure le changement d’univers : lui arrive avec son bagage de Vendée U, ses références chez les amateurs, et quelques souvenirs de son stage de fin de saison 2025, où il a déjà touché du doigt le niveau pro sur des classiques italiennes. Mais il le sent bien : ce n’est plus un essai, c’est désormais son quotidien. « L’intégration a été très simple. C’est une structure avec un esprit familial, comme l’était le Vendée U, mais avec un staff plus conséquent et des coureurs que je regardais à la télévision quelques mois plus tôt », commente-t-il.
Entre deux sorties sous le soleil de Calpe, le temps ne ralentit pas vraiment. Le corps est poussé, observé, analysé, toujours sous contrôle. Des tests assez classiques comme un effort de dix minutes où l’objectif est d’atteindre la meilleure puissance moyenne possible en gérant ses efforts. D’autres plus inattendus, comme le « heat training ». Vêtu des textiles de grand froid et d’une combinaison dans une pièce de l’hôtel chauffée, le corps des coureurs est volontairement exposé à une élévation de température. L’objectif n’est pas de souffrir gratuitement, mais de déclencher des adaptations physiologiques bénéfiques : une meilleure gestion de la chaleur et, à terme, une amélioration de la performance. Pour extraire le maximum de données, Théo et ses coéquipiers ont avalé la veille un capteur destiné à suivre la température corporelle interne et des prélèvements réguliers de lactates ont lieu pendant l’effort. La science du haut niveau s’invite partout : on commente ses watts de la veille, on évoque déjà des objectifs réalistes pour une première saison.
Le stage est cependant marqué par un moment plus délicat. Une blessure, survenue en début de rassemblement, vient troubler ses certitudes. Théo le vit comme une déception potentiellement lourde de conséquences pour la suite de sa saison. Mais là encore, l’expérience collective joue pleinement son rôle. Les coureurs les plus expérimentés prennent le temps de le rassurer. Ils rappellent une réalité nouvelle pour un néo-pro : au niveau professionnel, une saison ne se juge pas dans l’immédiateté. « Je dois m’adapter à cette vision très différente du monde amateur, où l’on se sait observé et évalué en permanence. Quelques coups d’éclat sur des courses bien ciblées peuvent suffire à faire une saison réussie. Même si, évidemment, tout professionnel aspire à performer régulièrement. »
À l’aube de sa carrière professionnelle, il se définit comme un puncheur. « Mais je n’ai pas eu l’occasion d’expérimenter de longs cols difficiles dans le calendrier amateur », nuance-t-il aussitôt. « D’autres qualités pourraient se démarquer dans les années à venir. » Le discours d’un coureur conscient de ses forces, mais ouvert à l’évolution.
La suite du journal de Théo Lévêque s’écrira cette semaine sur les parcours accidentés d’Oman, au cœur du peloton.
Par Guillaume Zaracas
Crédit photo : TotalEnergies/Vendée U

