En 2018, Nicolas Geay, journaliste spécialiste du cyclisme chez France Télévisions bien connu pour ses commentaires sur le Tour de France notamment, publiait le livre Cols de légende chez Amphora. Après avoir récidivé en 2024 avec un tome 2, son troisième opus, Cols de légende: Tome 3, 20 cols qui ont marqué l’histoire du cyclisme, est sorti en cette fin d’année 2025. Et cette fois, Nicolas Geay sort des frontières françaises pour parler, en plus des cols plus connus dans les massifs français, de mythes des autres Grands Tours : le Stelvio, le Finestre, la Fauniera et l’Angliru. Il raconte dans cet entretien.
Pour commencer Nicolas, est-ce qu’il y aura une suite à cette série de livres, peut-être consacrée aux cols du Giro ou de la Vuelta ?
Non, pour moi ce livre est le dernier. Rien n’est calculé, quand j’ai écrit le premier je faisais juste un livre, puis ça a très bien marché. Ce tome 3, je l’ai écrit parce que j’avais des cols qui m’étaient restés en tête, comme la Madeleine, et je pouvais avoir un livre béton, pas “prétexte”. Et trois tomes c’est déjà très bien, il faut grimper les cols, s’entraîner, ça demande beaucoup de logistique. Il ne faut jamais dire jamais, mais je ne compte pas repartir pour une nouvelle aventure.
Pour ces livres, comment ça se passe pour te préparer, t’entraîner, et conjuguer ça avec ton rôle chez France TV ?
C’est vraiment la difficulté de ce livre : il y a l’écriture comme un livre normal, mais il y a aussi l’entraînement et la montée des cols. Et pour ça il n’y a pas de secret, je commence à m’entraîner en décembre-janvier avec 2, 3 séances d’entraînement par semaine où je fais des bornes, des bosses. C’est beaucoup de temps et de l’organisation, j’ai les reportages, les courses à commenter, mes enfants… J’ai par exemple dû grimper le Puy Mary avant Paris-Roubaix, il faisait très froid.
Et comment se déroulent les reconnaissances ?
Généralement, sauf Angliru ou Stelvio, je fais plusieurs cols dans la même journée, donc la fenêtre de tir est assez réduite. L’idée c’est de faire 5-10 kilomètres d’échauffement au pied du col (parfois même pas), puis de le monter en une fois. Et en roulant, je prends des notes en dictant sur mon téléphone pour dire “là il y a une fontaine, ici ça se raidit”, etc., ce qui rajoute de la difficulté à la montée. Pour les photos, elles sont souvent prises dans les derniers kilomètres du col par le photographe avec qui je travaille, Pascal Coic – qui est aussi mon ami. Il me dit “attends ici c’est beau, fais demi-tour” au moment où je grimpe, ce qui complique aussi la montée.
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Qu’est-ce qui définit les cols que tu présentes ? Tes considérations sont plutôt sportives, esthétiques, historiques vis-à-vis des courses… ?
Il y a un peu de tout ça à vrai dire. L’Angliru par exemple, c’est un des cols les plus durs d’Europe, donc c’est pour la performance athlétique, comme pour la Tougnète. Mais il y en a aussi qui conjuguent difficulté et paysages, comme le col de la Moutière ou surtout le Stelvio, qui est à la fois beau, dur et mythique. D’un autre côté, j’ai aussi mis le Turini, moins dur avec 6% de moyenne mais magnifique. Le but c’est qu’il y en ait pour tous les goûts, en essayant de rayonner dans toute la France. En tout cas ce qui m’intéresse de plus en plus au fil des années, c’est les cols découverte, “beauté”, plus que les grands standards. Là j’ai mis la Madeleine, j’ai presque écrit ce livre pour ce col parce que c’était une anomalie que je n’en aie pas parlé dans les deux premiers tomes, mais je suis content de faire découvrir des cols comme le Sabot ou le mont Colombis.
Est-ce que tu as davantage de libertés en écrivant ces livres que dans le contexte de reportage ?
Oui c’est sûr, et c’est pour ça que je voulais faire ce livre. Parfois je voyais les cols en reconnaissance avec les coureurs ou sur le Tour, je me disais que je voulais y retourner parce que c’était magnifique. Et les grimper seul c’est une toute autre ambiance, on entend le bruit des cloches des vaches, c’est beaucoup plus paisible.
Tu avais dit qu’un de tes cols préférés dans ce livre, c’est le Sabot. Tu peux nous en parler ?
Déjà, c’est un des premiers cols que j’avais en tête quand j’ai conçu ce livre. J’avais lu pas mal d’articles sur des sites spécialisés, des photos, et je me disais “mince, j’aurais dû en parler dans le 2”. Comme dit Benoît Cosnefroy dans le livre, c’est un col deux salles, deux ambiances. Jusqu’à Vaujany, ça n’a rien de terrible, c’est une montée de station comme une autre. Mais après, qu’est-ce que c’est beau… Tu te retrouves seul au monde, je n’ai pas croisé une voiture ni un vélo (même si on était en semaine en juin), tu te perds dans ce vert sur une route cabossée, il n’y a aucun bruit… Ce que j’ai aimé, c’est qu’il n’y a personne, on ne monte pas le col du Sabot par hasard, c’est la pureté. Niveau esthétique, c’est au niveau de la Hourquette d’Ancizan, ou l’Arpettaz : comme le dit Benoît Cosnefroy dans le livre, c’est comme ce dernier, une beauté sauvage.
Plus généralement, quels sont tes cols coups de coeur en tant que cycliste ?
J’en ai deux, un par massif : la Hourquette d’Ancizan côté lac de Payolle, c’est un paradis sur terre, et le col de la Cayolle dans le Mercantour, c’est un émerveillement constant, un spectacle.
Et plutôt Alpes ou Pyrénées donc ?
[Rires] Je vais plutôt dire Pyrénées, pour son côté intimiste et sauvage, même si ce tome 3 m’a réconcilié avec les Alpes.Je me garderais bien de penser que j’influence les gens d’ASO, je serai très humble là-dessus, je ne sais pas s’ils lisent le livre… Mais si je peux participer à ce que l’Artzamendi, le mont Colombis ou le barrage de Cap de Long soient sur le Tour, j’en serais ravi.
Est-ce que tu as pu échanger avec les organisateurs du Tour sur les cols que tu as découverts, qui n’ont jamais été sur l’épreuve (ou plus depuis longtemps), pour les remettre sur le tracé de la Grande Boucle ? Et est-ce que tu penses les avoir influencés ?
Je me garderais bien de penser que j’influence les gens d’ASO, je serai très humble là-dessus, je ne sais pas s’ils lisent le livre… Ce qui est sûr, c’est que j’ai participé à ce qu’on parle du col d’Artzamendi, j’ai été un des premiers avec Bixente Lizarazu à le médiatiser, en le mettant dans mon dernier livre et en le mentionnant en direct à l’antenne sur le Tour. J’en avais parlé à Thierry Gouvenou, on m’a dit qu’ASO était allé reconnaître le col, mais je pense qu’ils ont assez de réseau pour ne pas avoir besoin de mes livres. Après, si je peux participer à ce que l’Artzamendi, le mont Colombis, le barrage de Cap de Long… soient sur le Tour, j’en serais ravi.
Comment est-ce que tu choisis les coureurs pour parler des cols ?
L’idée, c’est de faire parler quelqu’un qui a une légitimité pour parler d’un col. Romain Bardet par exemple, il a cette légitimité pour tous, sauf qu’il y en a qu’il connaît mieux, avec lesquels il a une histoire. Par exemple pour l’Angliru, j’ai hésité entre Alberto Contador et Kenny Elissonde, qui ont tous les deux des choses à raconter sur cette montée. En fait, il faut trouver quelqu’un qui peut raconter des anecdotes, donner des infos au lecteur. Quelqu’un aussi comme Ophélie David, grande championne de skicross, peut parler du col de Sarenne mieux que certains cyclistes parce qu’elle le connaît par cœur. Après il y a des cols où c’est plus dur. Qui connaissait la Fauniera ? Pas grand monde, puis j’ai vu dans les archives que Lenny Martinez y avait fait un show sur le Baby Giro. Mais une montée comme le parking de la Saussaz, en face du Galibier (en Maurienne), personne ne pouvait m’en parler donc j’ai abandonné l’idée de le mettre dans le livre.
A qui s’adresse ce livre ?
Clairement, j’ai envie de m’adresser au public le plus large possible, de faire aussi voyager ceux qui ne font pas de vélo. Mais il faut se rendre à l’évidence, la cible n°1 de ce le livre ce sont les cyclos, ceux que je vois dans les cols l’été, ceux qu’on croise à l’entraînement… L’idée c’est de donner envie à ceux qui roulent déjà en montagne de découvrir de nouveaux cols et de leur donner des conseils, mais aussi que ceux qui n’osent pas y aller ou débutent se disent “lui il l’a fait alors que c’est pas un champion, il n’a pas le profil d’un grimpeur, donc moi aussi je peux y aller”.
A propos des lecteurs, tu en as déjà croisé en faisant tes reconnaissances de col ?
Oui, par exemple à Superbagnères je me suis fait doubler par des Vendéens qui m’ont reconnu avec qui on a discuté, c’était super sympa, comme chaque fois qu’on parle de cols avec d’autres cyclos. C’est comme vos débats sur les cols oubliés, je trouve ça super intéressant.
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Et tu n’as pas peur que parler de ces cols inconnus enlève leur côté sauvage, confidentiel ?
C’est un débat que j’avais eu avec Martin Fourcade quand il m’avait parlé du cirque de Troumouse, et dans ce livre j’en avais parlé avec Benoît Cosnefroy pour le col du Sabot en se disant “est-ce que t’as envie qu’il y ait une foule ici, que des gens jettent des choses dans un endroit si beau ?”. Mais d’un autre côté, tu te dis “le Tour de France ça peut mettre en lumière cet endroit”, t’as envie que tout le monde connaisse. J’avoue que je suis partagé, je n’ai pas de réponse fixe à ce débat.
Justement, à propos d’environnement, tu parles dans tes livres de cols qui sont parfois dans des réserves naturelles. Est-ce que tu essayes tout de même de véhiculer un message autour du respect de la nature ?
Oui tout à fait, j’ai essayé d’en parler un peu plus dans ce tome, notamment dans l’avant-propos. Sébastien Reichenbach en parle aussi, du réchauffement climatique, que leur terrain de jeu de la montagne soit de plus en plus pollué, que les glaciers fondent… L’idée c’est aussi de faire une déclaration d’amour à la nature. Quand je parle du Stelvio avec toutes ces motos et ces voitures, c’est un enfer, ça salit la montagne. Mais j’essaye de transmettre ce message évidemment avec humilité.
Enfin, est-ce qu’il y a des cols que tu avais voulu inclure dans tes livres et dont tu as finalement abandonné l’idée ?
Oui, parce qu’il y a des choix à faire. J’ai hésité à parler du col de de Burdincurutcheta plutôt que de Bagargui, de Braus plutôt que de Turini… J’ai aussi enlevé de ma liste le signal de Bisanne ou le Semnoz, parce qu’une liste de 20 cols c’est déjà bien. Je regrette quand même de ne pas avoir parlé du col du Joly – dont Sébastien Joly m’a parlé, sans blague -, ou du col de Nivolet. Mais il manque quelques cols mythiques comme le col de Peyresourde, le port d’Envalira, le col de Vars, pour lesquels j’ai hésité parce que ce sont des cols de passage.
Propos recueillis par Titouan P.




