Il y a 25 ans, le Tour de France 2000 voyait des victoires des baroudeurs dans 10 des 19 étapes en ligne. Le tracé proposait alors 11 étapes qui seraient aujourd’hui dites « de plaine ». Ces deux nombres semblent sortis d’un autre temps, avec des scenarii de course bien différents de ce que le cyclisme peut proposer aujourd’hui. S’il y a effectivement eu d’indéniables changements en un quart de siècle, ce retour en arrière sur la première semaine peut aussi permettre de constater des points communs, et de remarquer que des stratégies utilisées pourraient tout à fait être reprises aujourd’hui.
À cette époque ou le prologue était une institution, débuter par un contre-la-montre de plus de 16 kilomètres était une petite révolution. Passée cette étape qui serait somme toute normale pour une épreuve inaugurale d’un Grand Tour désormais, s’enchainent deux étapes en ligne. Celles-ci, terriblement plates, n’avaient déjà pas un grand succès à l’époque. Coup sur coup, seuls deux baroudeurs s’échappent après une petite heure très calme. Contrôlés par le peloton, ils sont repris à une distance confortable d’un sprint massif, remporté par Tom Steels, l’un des coureurs les plus rapides du peloton et qui bénéficiait du meilleur train. Sauf l’avance maximale de 6 minutes dans les deux cas, ces deux déroulements d’étape semblent terriblement contemporains. Comme quoi, une étape plate avec des équipiers frais et une absence d’enjeu sportif en cours de route ne motivait déjà pas les baroudeurs dans une époque où Thierry Gouvenou, actuel responsable du tracé du Tour de France, était encore professionnel.
Après un contre-la-montre par équipes, dont les 70 kilomètres semblent inconcevables aujourd’hui, les premières côtes se présentent en terre bretonne. Il n’y en avait eu qu’une seule jusque-là, dans le contre-la-montre inaugural, mais quatre sont au programme, dont la fameuse côte de Cadoudal, et cela motive les baroudeurs à tenter leur chance. Les attaques fusent, les baroudeurs se disputent les premiers pois et la première heure de course se fait à 48 km/h malgré le dénivelé. Parmi le bon quatuor, deux coureurs s’isolent et un dernier n’est repris qu’après la flamme rouge. L’effort de Jens Voigt vers Vitré pourrait être comparé à celui de Mathieu van der Poel vers Châteauroux cette année, même si les conditions des attaques en début d’étape s’apparentent plus aux étapes de Longwy ou du Creusot des années précédentes.
Trois étapes en ligne et trois sprints. De quoi se plaindre d’une domination des sprinteurs et ôter toute velléité aux autres formations ? Sauf que non. Un vent de révolte souffle et un coup de folie se lance avec une douzaine de baroudeurs le 6e jour. On y retrouve tout type de coureurs et tout type d’équipes. On y retrouve Emmanuel Magnien, qui montait sur le podium de Milan-San Remo au sprint deux ans plus tôt, mais qui était en difficulté dans les sprints massifs. On y retrouve un coéquipier d’Alex Zülle, un des grands favoris du classement général, mais qui n’a pas besoin de la totalité de ses troupes pour être protégé et ravitaillé au chaud dans le peloton. On y retrouve trois coureurs de la Rabobank, qui s’assurent ainsi de gagner la lutte face au peloton dans la bataille pour concevoir l’échappée. On y retrouve Servais Knaven, un futur vainqueur de Paris-Roubaix. On y retrouve des coéquipiers d’Erik Zabel et de Stuart O’Grady, bien que ces derniers aient terminé deuxième d’étape les jours précédents, mais qui s’assurent ainsi que ce sont les formations qui les ont battu qui roulent en tête de peloton. Année 2000 oblige, on y retrouve aussi Jacky Durand, à l’initiative de cette attaque.
Le match est inégal. L’équipe du maillot jaune abdique sans trop forcer et les équipes des sprinteurs sont impuissantes face à une telle offensive. De nombreuses équipes ont osés et le coup a tenu bon. Quand on veut, on peut.
Le peloton doit donc être bien plus vigilant le lendemain et contrôle. Les groupes de plusieurs coureurs sont systématiquement repris. Le temps est mauvais. La pluie menace et va bientôt s’abattre sur les coureurs. Le vent est de trois-quarts face et il est de plus en plus fort. Un tiers de l’étape est déjà passé. Mais un coureur Français, Christophe Agnolutto, va tenter sa chance. Son équipe a pourtant un des meilleurs sprinteurs du peloton, Jaan Kirsipuu, un coureur qui a remporté une étape sur le Tour l’année précédente avant de passer une semaine en jaune et qui en gagnera d’autres par la suite. Certes il est un des favoris de l’étape, mais un de ses coéquipiers a tenté sa chance. Seul devant, il permet à tout le reste de l’équipe de protéger le sprinteur. L’effort peut sembler vain avec les conditions évoquées, mais il a été couronné de succès. Son directeur sportif, Vincent Lavenu, déclare à cette occasion que « l’attaque finit toujours par payer », à l’occasion d’un premier succès sur la Grande Boucle pour sa formation avec AG2R Prévoyance comme sponsor titre.
En deux jours, la dynamique des baroudeurs a complètement changé. L’offensive peut être récompensée, alors sur les routes accidentées du Limousin, de nombreuses équipes tentent leur chance. Elles ont des sprinteurs ? Pas de problème, des coureurs du train peuvent aller à l’avant. Elles ont des favoris du général ? Pas de problème, la garde rapprochée reste là et un seul coureur devant ne fera pas défaut au leader. Certes, toutes les formations ne tentent pas leur chance, mais on retrouve 16 coureurs dans « la bonne échappée ». Les équipiers des sprinteurs piégés acceptent leur sort ici. Oui, ils viennent de perdre une étape, sachant qu’il leur en reste potentiellement beaucoup d’autres. Il faut dire que leurs équipiers ont perdu armes à la main : 49 km/h de moyenne après deux heures pour le groupe de tête, certes avec vent dans le dos. Et ainsi, sur le plat, ce sont des formations du classement général qui assurent la chasse, afin d’éviter de replacer un outsider potentiel ou en assumant une gestion du classement par équipes.
Le 9e jour, sur un terrain de nouveau mal-plat et pour la dernière chance des sprinteurs avant la montagne, le départ est calme car les sprinteurs attendent avec hâte le premier sprint intermédiaire du jour, placé assez tôt (il y en avait à l’époque trois par jour avant la montagne et deux ensuite). Mais ensuite, ça repart de plus belle avec de nouveau beaucoup de coureurs à l’avant, dont le porteur du maillot jaune (!) Alberto Elli, acquis grâce à l’échappée de la 6e étape. L’Italien est accompagné de son leader/sprinteur et tenant du titre du classement par points Erik Zabel, mais aussi de Kevin Livingstone, un des solides bras droits de Lance Armstrong qui en a assez de voir son équipe devoir contrôler le rythme du peloton alors qu’il n’est pas en jaune. On y retrouve aussi pléthore de sprinteurs « secondaires », à la pointe de vitesse certaine et au palmarès de qualité, mais qui se savent incapable de battre les coureurs les plus rapides du peloton à la régulière en cette première semaine. À une potentielle place en fond de top 10, on préfère tenter la gagne en s’échappant, quitte à tout perdre en étant repris. Cette fois, la course reste folle. Il y a toujours quelqu’un à rouler et les échappées, même massives, ne durent pas plus d’une demi-heure.
Une côte de quatrième catégorie arrive alors à l’horizon. Il reste une heure de course et ensuite, c’est large et plat. Un coup se lance alors, sous l’initiative du dernier vainqueur de Liège-Bastogne-Liège, déjà porteur du maillot à pois en début de course et qui sait que s’il veut avoir une chance de contester ce maillot aux meilleurs grimpeurs, il faut prendre des points dans les étapes accidentées et dans la plaine. Motivé par ce but, et avec quelques audacieux dans sa roue, dont un habitué des échappées, déjà présent la veille. Ironiquement, ce désormais DS s’est montré particulièrement véhément envers un des coureurs qu’il dirige sur le Tour de France 2025, après qu’il ait été tenter sa chance dans une échappée. Il reste une heure de course et l’avance du quatuor lancé tardivement atteint à peine la minute, après une chute dans le peloton qui a forcé un petit ralentissement. Pour quelques mètres, le quatuor tient bon, même si aucune seconde d’écart n’est comptabilisé, tellement ça ne s’est joué à rien. Comme quoi, les baroudeurs ne gagnaient pas toujours par défaite assumée du peloton ou par négligence de celui-ci après avoir laissé un trop grand écart.
En résumé, on peut constater plusieurs choses. Déjà, les échappées n’étaient pas l’apanage des petites formations. Beaucoup tentaient leur chance, considérant que l’échappée augmente les chances de victoires. Une place d’honneur ne leur suffisait pas. L’initiative pouvait revenir à tout type de coureur et sur tout type de terrain (plutôt plat ou plutôt accidenté). Quelques côtes bien placées et un barème qui attribue suffisamment de points pour pouvoir potentiellement s’installer dans le match pour le classement des grimpeurs était aussi source de motivation à l’attaque. Inversement, des étapes sans la moindre côte pouvaient déjà être relativement insipides, avec peu d’attaques et peu d’attaquants.
Au-delà de ce point sur le barème du Grand prix de la Montagne, qui est un autre débat, on peut supposer que l’absence d’oreillettes rendait aussi les coureurs un peu plus libres. Combien d’entre eux ont, ces dernières années, eu les ordres de se relever lorsque les conditions ne semblaient pas favorables ? Pire, combien de directeurs sportifs n’envisagent même plus de tenter leur chance à l’avant pour protéger un sprinteur dévolu à une simple place d’honneur, alors qu’un quart de siècle plus tôt, il n’était pas rare de voir un de leurs équipiers tenter sa chance, voire ce sprinteur lui-même.
À l’inverse, les formations des sprinteurs n’ont pas grandement changé leur façon de faire. Certes, l’écart ne monte plus autant, mais il n’a jamais été élevé sur les groupes très larges, sauf en cas de défaite assumée. Ces équipes étaient déjà promptes à réagir, quitte à revenir loin de l’arrivée ou à ne pas se laisser dégager d’échappée si cette échappée ne leur convenait pas. Ce qui a changé, en revanche, c’est qu’on retrouve bien moins d’équipes pour partir à l’avant, quelque soit le niveau de ladite équipe. Dans l’exemple cité, le Tour de France 2000, chacune des vingt formations présentes (qu’elle soit sélectionnée automatiquement par les contraintes du règlement UCI de l’époque ou qu’elle soit invitée par l’organisation du Tour) a tenté sa chance au moins à un moment, dans au moins une étape. Nombre d’équipes semblent désormais avoir assumé de jouer une simple place d’honneur et se contentent d’accessits en points UCI. Elles semblent accepter d’être perdantes avant même le départ, n’étant vouées qu’aux offices secondaires et aux ambitions raisonnables.
Par Geoffrey L.
Crédit photo : Thierry Deketelaere