Depuis quelques années, les étapes de plaine font de plus en plus polémiquer. Pas d’échappée, pas d’intérêt, trop longues… Les critiques pleuvent sur ces journées dédiées au classement par points, d’autant plus quand elles sont proposées lors d’un week-end comme celles de ce début de Grande Boucle. D’autant plus, aussi, depuis que les étapes sont diffusées en intégralité à l’ère du zapping et que le téléspectateur a bien du mal à rester attentif devant une procession monotone des coureurs. À l’heure du bilan, chacun est prompt à se défausser de ses responsabilités. Une illustration du fameux « triangle de l’inaction » transposé au vélo. La léthargie d’un peloton résigné face aux équipes de sprinteurs n’est pourtant pas une fatalité. Si personne ou presque ne tente sa chance sur certaines étapes, c’est que personne ou presque n’y trouve un intérêt dans la situation actuelle. Pourquoi ne pas passer en revue ce que chaque acteur du Tour est capable de faire pour améliorer cette situation ?
Préambule
« Le Tour est encore long ». Cette phrase clichée de juillet doit cependant être gardée en tête. Quoi qu’on fasse, quelles que soient les carottes mises à disposition des coureurs, il y aura toujours certaines étapes « escamotées ». Frustrantes pour les suiveurs, celles-ci sont tout de même nécessaires aux coureurs pour recharger les batteries afin qu’ils puissent « faire la course » sur les autres étapes. Ce qui suit n’a pas visée à rendre toutes les étapes de plaine intéressantes, plutôt à éviter que toutes ne permettent une longue sieste ininterrompue aux téléspectateurs.
ASO et les parcours
Amaury Sport Organisation (ASO) est l’organisateur du Tour de France. Par la voie de Christian Prudhomme, directeur du Tour, et de Thierry Gouvenou, directeur technique responsable des parcours, ASO est donc en première ligne pour faire bouger les choses sur leur épreuve phare.
Évacuons de suite le sujet des tracés. Le cyclisme est un sport d’extérieur dépendant de la météo. La troisième étape entre Valenciennes et Dunkerque aurait pu être la plus belle du Tour si le vent n’avait pas soufflé nord / nord-ouest, autrement dit pleine face, pendant les 70 derniers kilomètres. Un bon vent de côté comme c’est le plus souvent le cas dans cette zone, y compris la veille et comme les deux mois précédents, aurait inéluctablement provoqué des coups de bordure passionnants à suivre. À la place, le prix de la combativité n’a pas été remis pour la première fois depuis qu’une étape en ligne du Tour arrive à son terme*. Pas de chance. Ce n’est pas un hasard non plus si les échappées récentes qui ont surpris les sprinteurs l’ont été dans des circonstances favorables. Le vent de dos accompagnait Jonas Rickaert et Mathieu Van der Poel sur la route de Châteauroux. Sur le Giro 2024, l’échappée surprise menée au bout par Benjamin Thomas l’avait été au terme d’une deuxième partie d’étape majoritairement en faux-plat descendant et vent de dos, en plus d’une équipe Alpecin-Deceuninck qui avait fatigué le peloton dans la première heure.
De façon certes contre-intuitive, plutôt que menacer de réduire le nombre d’étapes de plaine pour punir le peloton qui ne joue pas le jeu, une solution est de commencer par augmenter leur nombre. Tantôt avec un milieu d’étape vallonné, tantôt une ou deux bosses abordables dans le final, tantôt sur des routes exposées au vent… Prudhomme a aussi développé presque à l’extrême les étapes de montagne courtes, voire très courtes. Pourquoi ne pas imaginer la même chose sur certaines étapes de plaine, par exemple en enchainant une étape « marathon » avec une étape beaucoup plus nerveuse d’une centaine de bornes le lendemain, qui ne ferait pas appel aux mêmes qualités ? L’important est de diversifier les profils pour qu’il ne s’installe pas de scénario établi d’avance, à la fois dans les têtes des coureurs, des directeurs sportifs et des téléspectateurs. Multiplier les opportunités augmente la probabilité que certaines étapes sortent du lot… Ou que certaines équipes se lassent de ne pas trouver la solution dans un schéma classique et tentent d’autres stratégies.
* : le prix de la combativité n’avait pas été attribué lors de la 19e étape du Tour 2019 entre Saint-Jean-de-Maurienne et Tignes, mais arrêtée au sommet de l’Iseran par un violent orage.
ASO et les classements annexes
Abordons aussi les classements annexes. Le Tour, ce n’est pas que le maillot jaune. Les baroudeurs ont besoin de motivation pour aller devant, ce que les primes financières des différentes banderoles ne parviennent plus à faire. Ce que le prix du super-combatif ne parvient pas à faire non plus, quand on voit par exemple Jonas Abrahamsen snobé l’an dernier (au profit de Richard Carapaz, par ailleurs victorieux d’une étape et du maillot à pois) malgré son dévouement à animer la première moitié du Tour quasi-quotidiennement… sans vraie récompense.
L’éventualité de rajouter un « classement des baroudeurs » a été proposée en interview à Gouvenou au soir de la 8e étape. « L’UCI nous limite à quatre maillots […], on ne peut pas rajouter un cinquième maillot en un claquement de doigts. Il faut des changements de règlement. ». Ce n’est pas faux, mais ce n’est pas la question. Le Giro propose par exemple plusieurs classements annexes (des baroudeurs, des sprints intermédiaires…). Ceux-ci n’offrent pas le port d’un maillot distinctif – la nuance est là – mais le vainqueur a l’honneur de monter sur le podium final de l’épreuve. Les équipes continentales italiennes animent d’ailleurs très souvent les étapes de transition du Tour d’Italie pour se disputer ces prix. Jusqu’à la fin des années 80, le Tour de France proposait beaucoup (trop) de classements annexes. Sous l’impulsion de Jean-Marie Leblanc, une épuration a été faite visant à redonner leur prestige aux classements annexes principaux. Il serait intéressant de remettre au goût du jour certains classements, en s’inspirant de ce que fait le Giro.
Mais même sans rajouter un classement annexe, il serait aussi possible de modifier le barème du classement de la montagne. Il ne s’agit même pas d’un saut dans l’inconnu mais de revenir à une logique qui a perduré de l’après-guerre jusqu’à 2010. Les différents barèmes n’étaient pas parfaits, selon les sensibilités de chacun, mais ils avaient au moins tous le mérite de récompenser les trois premiers coureurs passant en tête des côtes de 4e catégorie. Or aujourd’hui, seul le premier marque un maigre point. Prenons l’exemple de la première étape 2025. Si Benjamin Thomas n’avait pas jeté son vélo sur la ligne du Mont Cassel, provoquant sa chute et celle de Matteo Vercher, Jonas Vingegaard aurait pu porter le maillot à pois en passant en tête du Mont Noir après que l’échappée fut reprise. Aucun des autres membres de l’échappée (Vercher, Rutsch, Le Berre, Armirail) n’a eu le moindre point à se mettre sous la dent… ni donc la moindre motivation à se re-projeter à l’avant dans les jours qui suivent avec l’avantage d’avoir déjà un petit pactole en vue du maillot à pois. Conséquence de cela, Tadej Pogacar et Tim Wellens se sont partagés la tunique pendant une semaine presque sans le vouloir, récoltant simplement des offrandes dans les finals d’étapes. Ce constat peut se décliner aux Tours précédents où un seul coureur a souvent la mainmise sur le classement de la montagne après la première étape (Abrahamsen en 2024, Powless en 2023, Cort Nielsen en 2022, Schelling en 2021…). Accorder plus de points à plus de coureurs permettrait d’avoir une vraie bataille pour ce classement en première semaine. Et cela peut se faire sans menacer les grimpeurs qui récupèreront le maillot en montagne.
L’UCI, ASO et les invitations
Thierry Gouvenou l’a aussi évoqué à demi-mot : « avant cela n’arrivait pas car il y avait plus d’équipes invitées ». Aujourd’hui, le Tour est une récompense pour les meilleures équipes du peloton et, toutes obligations respectées, ASO ne dispose que de deux tickets à distribuer à leur convenance à des équipes de deuxième division (trois cette année grâce au passage à 23 équipes). Il serait a priori trop mal vu de ne pas les offrir aux meilleures équipes non-invitées d’office. Mais ainsi, chaque équipe possède un ou des coureurs importants à protéger, se jugeant au-dessus des échappées publicitaires qui n’intéressent plus leur sponsor. On touche ici à une limite du microcosme cycliste au sens large où les meilleurs coureurs sont regroupés en une vingtaine d’équipes seulement. Cela demanderait une refonte plus globale du système, mais imaginons un monde dans lequel la première division ne serait composée que d’une dizaine de formations et où les organisateurs disposeraient d’une dizaine d’invitations libres. ASO pourrait plus facilement diversifier les profils des équipes participantes. Et si participer aux échappées devenait une condition tacite pour être invitée l’année d’après, au risque d’être remplacées par des équipes « plus motivées », nous sommes prêts à parier que l’intérêt des échappées en plaine serait revu à la hausse. Chiche ?

Mathieu Burgaudeau et Mattéo Vercher, un duo de la TotalEnergies à l’attaque sur la 8e étape du Tour de France 2025
L’UCI et ses barèmes
Aujourd’hui, les 15 premiers d’une étape du Tour marquent des points pour le classement UCI, qui lui-même fait office de juge pour classer les équipes, attribuer les sésames World Tour et les invitations automatiques. Les points attribués pour les fonds de top 10 ont été revus à la hausse pour contenter les « petites équipes » qui peinent à s’imposer face aux mastodontes du World Tour. L’un des problèmes est que nombre d’entre elles semblent maintenant se contenter de ces petits pécules. L’essence même du sport n’est-il pourtant pas de tout faire pour au moins essayer de gagner ? Le barème est ainsi fait que les points accordés diminuent doucement : seulement de 5 en 5 entre la 7e place (45 pts) et la 15e place (5 pts) d’une étape.
Un coureur qui termine 11e d’un sprint du Tour marque ainsi autant de points que le 2e d’une étape de l’UAE Tour en février. Les plateaux de sprinteurs de l’épreuve émiratie n’ont pourtant rien à envier à ceux du Tour, voire peuvent être considérés comme plus relevés. Un tel écart de rétribution entre les deux épreuves est-il « juste » ? Dans l’état actuel des choses, on comprend que les équipes, notamment celles qui se battent pour leur maintien, préfèrent emmener un sprinter pour assurer des points aux arrivées massives, surtout lorsque cela ne change finalement pas grand-chose de terminer 6e ou 12e de l’étape. Faire décroître plus rapidement les bonus après le top 5 (par exemple) encouragerait des équipes à revoir leurs priorités pour aller chercher des podiums qu’elles ne pourraient pas obtenir à la régulière avec leur sprinteur. Quitte, pour passer une deuxième lame, à attribuer des points UCI en cours d’étape d’une façon ou d’une autre.
Les stratégies d’équipes
Dans le paragraphe précédent, nous raisonnons comme si le choix était binaire. Mais dans le fond, envoyer un coureur en échappée diminue-t-il réellement les chances du sprinter de l’équipe ? On peut prendre Victor Lafay comme exemple, lui qui s’était échappé une dizaine de kilomètres sur la 3e étape du Tour 2023 pour défendre le maillot vert qu’il portait provisoirement. Le Lyonnais s’était fait vertement réprimander par son équipe Cofidis qui souhaitait qu’il reste, avec ses cinq autres équipiers, aux côtés de leur sprinteur Bryan Coquard et de leur leader Guillaume Martin. Nous n’avons pas la prétention de donner des leçons aux directeurs sportifs dont c’est le métier. Mais de l’extérieur, il est dommage de constater cette frilosité tactique, d’autant quand cela se solde par une 10e place d’étape ou que les équipes ayant déjà perdu un ou deux coureurs sur abandon ne semblent pas moins bien se débrouiller que celles au complet sur les étapes plates.
Cette année, face à Tim Merlier et Jonathan Milan, qui peut espérer lever les bras dans une dernière ligne droite ? Mettre un coureur devant parait au contraire la meilleure ouverture pour remporter une étape sans pénaliser le reste de l’équipe, même s’il n’y a qu’un infime pourcentage de chance que l’échappée aille au bout. Si plusieurs équipes pensent ainsi, les échappées pourraient être plus conséquentes et donc moins faciles à contrôler. Et si l’une réussit, cela encouragera les suivantes. Dans cette vision peut-être un peu naïve, on cherche à casser cette résignation d’office actuelle pour au contraire enclencher un cercle vertueux. Car après tout, « qui ne tente rien n’a rien ». Il n’y a que 21 étapes sur le Tour ; toutes les occasions devraient être saisies.
L’éternel débat des oreillettes
7 juillet 2023 : 7e étape du Tour de France, 170 km entre Mont-de-Marsan et Bordeaux. Dès le départ, Abrahamsen, Oliveira, Burgaudeau et Guglielmi attaquent. Avant que le quatuor ait pu prendre le large, avant que les voitures d’équipes aient pu doubler le peloton, Abrahamsen met la main à l’oreille et se relève. Puis Oliveira. Puis enfin Burgaudeau, qui explique en live à Philippe Gilbert sur la moto « Moi je voulais y aller mais le staff ne veut pas. ». À 166 kilomètres de l’arrivée, Guglielmi se retrouve déjà seul en tête, riant jaune face à la galère qui l’attend. Ce cas un peu extrême illustre qu’il reste toujours des coureurs motivés pour faire la course. Sans oreillette, les coureurs paraissent moins bridés. Et si les voitures des directeurs sportifs peuvent toujours venir intercepter leur coureur dix kilomètres plus loin, il est plus difficile de faire relever quelqu’un qui possède deux minutes d’avance que 30’’…
"Moi je voulais y aller, mais ils (le staff) veulent pas" explique Mathieu Burgaudeau à Philippe Gilbert. Le Vendéen avait suivi le coup au départ mais s'est rapidement relevé. TotalEnergies jouera sans doute la carte Peter Sagan à l'arrivée à Bordeaux. #TDF2023 pic.twitter.com/yIb9xhzEqd
— Le Gruppetto (@LeGruppetto) July 7, 2023
Le rôle des médias
Pourquoi les étapes de plaine sont-elles considérées comme ennuyeuses tandis qu’une arrivée au terme d’une bosse d’un kilomètre fait saliver ? Il s’agit pourtant de deux sprints : l’un sur le plat, l’autre en montée. Mais leur perception par le grand public est diamétralement opposée. Si les étapes de plaine sont si décriées, c’est peut-être aussi qu’il y a un manque de mise en valeur du produit par les médias. « Il ne se passe rien » est un regret souvent exprimé, en particulier par des suiveurs néophytes, et qui doit faire grincer des dents les coureurs qui ont bataillé trois heures durant. Chaque équipe possède des coureurs dont les qualités diffèrent, ses propres stratégies et ses propres timings qui en découlent. La guerre de placement pour aborder les points chauds, et en particulier le sprint final, débute bien avant les dix derniers kilomètres. À nous tous de mieux retranscrire la vie du peloton imperceptible au premier coup d’œil. Animations pédagogiques, caméras embarquées, focus techniques des consultants… D’innombrables idées peuvent être encore plus creusées qu’actuellement pour faire réaliser qu’une course de 180 bornes ne se résume pas à son dernier kilomètre. Redonnons au sprint ses lettres de noblesse !
L’ennui sur les étapes de plaine n’est pas une fatalité ! Les sprinteurs et les baroudeurs, comme tous les autres coureurs du Tour, ont droit au chapitre. Pour sauver leur terrain d’expression, il n’existe pas UNE solution miracle. Mais plusieurs voies mériteraient d’être explorées dont la symbiose pourrait, peut-être, permettre de redonner de l’intérêt aux 21 étapes du Tour.
Yoan Boussès
Photos : A.S.O. / Charly Lopez, Billy Ceusters

