Écrit le par dans la catégorie Interviews, Les forçats de la route.

La carrière de Warren Barguil (Arkéa-Samsic) a connu un coup d’arrêt en 2018. Porté aux nues après le Tour de France 2017, il a enchaîné les ennuis, chutant à maintes reprises, courant après la forme et subissant le feu des critiques. Jusqu’au championnat de France en juin dernier qui a permis à la France de retrouver, depuis, le Barguil offensif et efficace d’antan.

« Des critiques comme ça, c’est plus pour essayer d’abattre un chien qui est déjà blessé » 

Warren, 2018, les critiques, est-ce désormais du passé, pour vous ? 

Non, Je ne l’évacue toujours pas. C’est de la violence gratuite. C’est très facile, derrière un écran ou derrière un clavier de critiquer une personne sans connaître les raisons de ses difficultés et les divers sacrifices qu’elle peut faire. Cette personne-là, elle a une famille qui peut lire ces commentaires. Je ne trouve pas ça super. Moi par exemple, sur Facebook, quand il y a un article, quelque chose qui ne me plaît pas, je ne vais pas écrire : “c’est un connard”.  Les réseaux sociaux, ça a ses limites. Je l’ai appris à mes dépens. La critique est facile et inversement, quand ça va bien, il y a très peu de gens qui le disent. 

Pourquoi être resté sur ces réseaux sociaux, alors ?  

Un moment j’ai pensé à les quitter, mais après, je me suis dit que les gens qui me critiquent, finalement, je m’en fous. Il y a des gens qui m’apprécient et s’ils veulent me suivre et commenter mes posts, ils le peuvent, notamment sur Strava. Ça c’est du positif. J’ai rencontré des gens grâce à ce réseau. J’ai un groupe à qui je donne des points de rendez-vous et avec qui je roule souvent, désormais. Je ne voulais pas me priver de ces personnes qui me soutiennent et qui me font avancer. 

Vous n’avez pas été épargné par le milieu non plus. On pense notamment à Bernard Hinault.

J’aurais préféré avoir des conseils plutôt que de subir de la critique facile, des choses méchantes. J’aurais préféré avoir un appel et que la personne me le dise directement plutôt que d’utiliser des médias. Moi ce n’est pas comme ça que je procède. 

Quelles sont celles qui vous ont marqué ? 

Me dire que je ne justifie pas mon salaire, par exemple. Ce n’est pas beau de dire des choses comme ça, je ne trouve juste pas ça bien. Des critiques comme ça, c’est plus pour essayer d’abattre un chien qui est déjà blessé. Il y a d’autres personnes qui font tout l’inverse. Alors oui, ils n’ont peut-être pas le même palmarès que Bernard Hinault ou Cyrille Guimard mais eux essaient de me faire aller de l’avant et pas de me tirer dessus pour m’assassiner. C’est à eux que je porte le plus d’attention.

Qui sont ces gens ? 

Bernard Bourreau par exemple, il m’a beaucoup aidé lors de mon passage chez les professionnels. A l’époque, ce n’était absolument pas mon objectif de devenir pro et il m’a donné énormément de conseils pour y arriver. Il y a également les gens du CC Etupes avec qui je suis encore en contact et qui me donnent toujours des nouvelles. Bernard Bourreau, quand il m’appelle, il ne va pas me dire : “tu cours pour justifier ton salaire”. Il va me demander si ça va et ce qui peut être amélioré. C’est grâce à des gens comme ça que je suis ce que je suis actuellement. Et non grâce à des gens qui me disent que je dois justifier mon salaire  

Avez-vous la rage ?  

Non, la rage, c’est plus un truc de boxeur. Ces gens peuvent avoir des raisons de dire tout ça, mais moi ça ne me touche aucunement. Paradoxalement ça me fait du bien ce genre de choses, parce que ça me rend plus fort.  

« Est-ce que je voulais continuer à prendre ces risques-là ?  » 

L’un des marqueurs de votre carrière ce sont aussi les chutes, qui s’enchaînent. Vous sentez-vous maudit ? 

Un peu maudit, oui. Mais j’ai de la chance car en 2016, ça aurait pu s’arrêter. En 2017, c’est un hélicoptère qui décolle et qui fait envoler ma roue avant. Sur Paris-Nice, c’est un fait de course avec une bordure et la tension qui va avec. Et sur le Tour de Catalogne, c’est “pas de chance”. Il y a une chute collective, j’étais le dernier à droite, celui qui n’a rien demandé à personne et en plus, dans ma chute, alors qu’il y avait des buissons juste avant, moi je tombe sur l’arbre. Après, c’est comme ça, je suis en bonne santé et c’est l’essentiel. Certains font de graves chutes et ont du mal à s’en relever.  

Au bout d’un moment, la peur ne vous tétanise pas ? 

Non, pas vraiment. Peut-être après Paris-Nice quand on m’a transporté en hélicoptère. Là c’était extrême et je n’avais jamais connu quelque chose comme ça. Ça m’a fait très peur… Après on oublie vite, c’est comme un pilote de moto qui tombe à 200 km/h et qui a une fracture du poignet. II se dit : “j’aurais pu mourir !”. Mais quelques jours après, il va remonter sur sa bécane et il va faire la même chose qu’avant. Pour moi, c’est pareil. La seule chose dont j’ai peur, c’est peut-être des automobilistes à l’entraînement.

Vous aviez déclaré avoir pensé un moment à arrêter votre carrière. Était-ce dû à ces chutes ? 

Oui, après celle de Paris-Nice. Là, je me suis dit que c’était peut-être trop dangereux. Est-ce que je voulais continuer à prendre ces risques-là ? Et la réponse a été “oui” parce que j’ai définitivement toujours envie de faire du vélo.   

Paradoxalement ces chutes, en 2019, ne vous ont-elles pas servi à arriver plus frais sur le Tour ?  

On dirait le discours de mon père (rires). À chaque fois, c’est arrivé au bon moment, c’est peut-être ça qu’il faut que je retienne. Ça m’a permis de couper au bon moment pour être bien sur le Tour. Et j’ai bien pris note qu’en mai, je dois me forcer à faire 5 ou 6 jours sans vélo pour la suite.  

Comment expliquez-vous les difficultés que vous avez pu rencontrer en 2018 ? 

2017, c’est pour moi une super année. Il y a le Tour de France, je me marie avec ma femme… Je l’ai vécue à fond jusqu’au 31 décembre. Mais j’ai commencé à rouler un peu tard. En plus on a eu des problèmes avec le matériel. Et enfin il y a eu le changement d’équipe. Il y a quand même pas mal de coureurs qui, quand ils changent d’équipe la première année, connaissent des difficultés. 

Après un Tour de France 2017 sous les projecteurs, comment avez-vous vécu celui de 2018 ? 

C’était frustrant. J’étais là, j’ai fait deuxième du maillot à pois, j’essayais de me battre, je sentais que j’étais dedans mais sans y être à 100 %

Et le fait d’être dans l’ombre du Tour de Romain Bardet et surtout, de celui de Julian Alaphilippe ? 

Romain et Julian ont fait un super Tour, tant mieux pour eux. C’est sûr que Julian a fait un peu le même Tour que moi l’année précédente, même si ça a été un peu différent pour moi. Cette arrivée au sommet de l’Izoard me marquera à tout jamais : un grand col mythique, devant ceux qui se battaient pour le général, ça restera un gros point clé de ma carrière.  

Quel regard portez-vous sur cette année ? 

Le coup de retard avec l’entraînement de l’hiver, je l’ai payé tout le temps derrière. C’était une saison moyenne mais qui n’a pas été catastrophique non plus. Je n’ai jamais abandonné, j’étais là sans être là, entre la 10e et 20e place, c’était assez frustrant. C’est sûr qu’il y avait de l’attente, on espérait beaucoup de résultats de ma part. J’étais le premier déçu parce que je suis un compétiteur.  

« Je ne suis pas le patron de l’équipe »  

André Greipel vous a rejoint en 2019, était-ce à votre demande ? 

Ce serait un petit peu présomptueux (rires). Non, je ne suis pas le patron de l’équipe. 

Qu’avez-vous changé pour redevenir performant en 2019 ?  

Déjà, je me suis remis en question. Il faut savoir que je suis quelqu’un qui, quand il y a une déception, essaye toujours de savoir pourquoi, pour rebondir derrière. J’ai pris un entraîneur personnel en milieu de saison 2018, juste avant le Tour. Et on s’est dit que, l’hiver, on allait mettre une nouvelle base en place. On a travaillé des choses que je n’avais pas travaillé l’année précédente en voulant griller des étapes pour revenir trop vite. Beaucoup de volume et d’intensité “3 tempos” puis des intensités plus hautes. En début de saison j’étais prêt, ce qui est très rare depuis mes débuts chez les pros. 

En juin, vous remportez un championnat de France que peu estimaient à l’avantage d’un grimpeur. Le matin de la course, pensiez-vous pouvoir l’emporter ? 

Toujours, j’y crois toujours ! Quand je vais sur un championnat, c’est toujours pour gagner. La veille du championnat de France junior que j’ai remporté, j’ai rêvé que j’étais champion de France. Un championnat, pour moi c’est toujours possible et je m’y aligne toujours pour essayer de le gagner. 

Que ressentez-vous, en franchissant la ligne ? 

C’est la délivrance, après 2 années de galères. Personne ne m’attendait ce jour-là et j’ai réussi à répondre présent. Le sprint, il fallait pouvoir le faire et le réaliser au bon moment. Au premier tour, je change de vélo parce que je sentais qu’il me fallait un vélo type « plat ». C’est ce genre de choix stratégique qui m’a permis de gagner. Tout est allé dans le bon sens, les planètes étaient alignées, comme on dit. C’était magique ! 

Par rapport au titre de France chez les juniors, quelle émotion a été la plus forte ? 

Exactement pareil, la même émotion. 

Et qu’avez-vous ressenti en portant le maillot tricolore la première fois en course ? 

Ça fait bizarre (rires), c’est assez incroyable.  

Plutôt maillot bleu-blanc-rouge ou maillot à pois ? 

Courir avec le maillot national sur le tour, c’est magnifique. Mais avoir le maillot à pois sur le Tour c’était “waouh” aussi, c’était magnifique. Je n’ai pas de choix à faire (rires). 

« C’est un beau Tour, qui me correspond bien pour faire quelque chose au général »  

Avec le recul, regrettez-vous le contre la montre de Pau, que vous disiez avoir fait “en dedans” ? 

Non, je regrette les deux étapes de montagne qui n’ont pas vraiment eu lieu. En haut de l’Iseran, si ça continue, je peux faire une belle remontée au général, jouer la 8e place. Et le lendemain il y avait l’une de mes étapes préférées avec le Cormet de Roselend, que j’adore, qui est magnifique. Dans le chrono je n’étais vraiment pas dedans, mais ce temps perdu était largement rattrapable, c’est sûr et certain. En tout cas, j’ai tout donné jusqu’au bout. J’ai pris énormément de plaisir et le dernier dimanche, sur les Champs, j’avais déjà hâte d’être à l’année prochaine, comme d’habitude. 

Comment avez-vous terminé la saison ? 

J’ai voulu profiter de la forme du Tour et continuer là-dessus. Il fallait être bon sur l’Artic Race of Norway et à Plouay. J’ai fait ensuite un bon premier bloc en Italie. Mais le deuxième bloc, ce sont des courses très exigeantes et quand on est à 80, 90% de ses moyens, on n’y fait rien. Ce sont des courses très, très difficiles, il y a 50 coureurs qui finissent à chaque fois. J’ai pressé le citron au maximum, jusqu’à ce qu’il n’y ait plus de jus. Et au bout d’un moment, il n’y en a plus. C’était normal et humain de finir la saison comme ça. 

Vous aviez déclaré dans les médias que vous vous consacreriez aux classements généraux quand vous approcheriez la trentaine. Êtes-vous désormais entré dans cette phase ?  

Oui, on aborde bien ce cap-là. Cette année, c’est un beau Tour, qui me correspond bien pour faire quelque chose au général. On verra comment ça se passe dans l’équipe, comment les rôles seront établis et comment se passera la première semaine. Et avant ce gros objectif, il y a les classiques, le triptyque ardennais que j’adore. J’ai déjà bien marché sur la Flèche et Liège où j’ai fait 6. J’ai envie d’y retourner et de montrer que je suis toujours un puncheur. 

Avec le recul, vous attendiez vous à vivre un tel ascenseur émotionnel ces derniers mois ? 

Non, on ne peut pas prévoir l’avenir. Ce que j’ai vécu, en 2017, c’était impensable et je ne m’étais pas préparé à vivre des petits pépins derrière. Il y a eu des hauts, il y a eu des bas mais après, ça fait partie de la vie de tous les jours. La vie n’est pas un long fleuve tranquille, il y en a certains qui ont plus de chance que d’autres. Je n’ai pas forcément été verni depuis le début de ma carrière, mais je m’en sors pas mal, je pense. Finalement, je suis hyper content de ce que je fais.

 

Propos recueillis par Bertrand Guyot (@bguyot1982pour Le Gruppetto

 

Crédit Photo: Clémence Ducrot, Flore Buquet
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Re: Warren Barguil : « J'avais toujours envie de faire du vé

Messagepar Gaz » 27 Nov 2019, 09:48

Encore très sympa, merci Mania.

Pour tes interviews, tu rencontres les coureurs ou tu les faits par téléphone, skype ... Les contacts sont pas trop difficile à avoir ?
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Re: Warren Barguil : « J'avais toujours envie de faire du vé

Messagepar gosso » 27 Nov 2019, 10:24

Top cette interview.
ça s'enchaîne bien ;)

Au passage, ça aurait pu être intéressant d'aborder le recrutement d'Arkea pour 2020 et comment il imagine la cohabitation avec Quintana ;)
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gosso
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Re: Warren Barguil : « J'avais toujours envie de faire du vé

Messagepar MaStErHaP » 27 Nov 2019, 16:50

Oui en effet, belle interview, quand a t elle eu lieu ?
Car quand il parle du général sur le TDF, comment va t il gérer la relation avec Quintana ?
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Re: Warren Barguil : « J'avais toujours envie de faire du vé

Messagepar Mania » 27 Nov 2019, 18:20

MaStErHaP a écrit:Oui en effet, belle interview, quand a t elle eu lieu ?
Car quand il parle du général sur le TDF, comment va t il gérer la relation avec Quintana ?


Elle a été faite la semaine dernière
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Re: Warren Barguil : « J'avais toujours envie de faire du vé

Messagepar Max1304 » 28 Nov 2019, 23:05

Gaz a écrit:Encore très sympa, merci Mania.

Pour tes interviews, tu rencontres les coureurs ou tu les faits par téléphone, skype ... Les contacts sont pas trop difficile à avoir ?

Bonne question :ok:

Sinon très bon interview comme toujours :)
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