Écrit le par dans la catégorie Histoire, Les forçats de la route.

Ce samedi, le Tour de France s’élance de Bruxelles, 50 ans après la première victoire de celui qui est encore aujourd’hui considéré comme le plus grand cycliste de tous les temps: Eddy Merckx. En plus d’être la saison de la première victoire du Cannibale sur la Grande boucle, 1969 est celle de sa prise de pouvoir totale au sommet du cyclisme mondial, de son affirmation en tant que nouveau patron du peloton alors que Jacques Anquetil prenait sa retraite. Mais au milieu de cette saison exceptionnelle qui l’a vu remporter pour la première fois le Superprestige Pernod, dont il ne lâchera plus la première place pendant six ans, nous ne revenons pas sur les exploits, mais sur les désillusions subies par le Bruxellois.

La campagne de classiques du prodige belge est un chef-d’œuvre: à 24 ans, il décroche à San Remo une victoire qui est déjà sa troisième sur la Primavera, puis devient une semaine plus tard le premier – et toujours le seul – coureur à réaliser le doublé avec le Tour des Flandres, en s’imposant avec plus de cinq minutes d’avance sur Gimondi. Puis il sur le podium de l’Amstel aux côtés de son équipier Guido Reybrouck, avant de remporter la Doyenne au terme d’une longue échappée initiée dans la côte de Wanne avec ses équipiers Victor van Schil et Roger Swerts – qui sera distancé à cause d’une erreur de manipulation de son dérailleur   pour conclure un printemps presque parfait. Presque parfait, car une classique lui a échappé, la plus belle de toutes, Paris-Roubaix.

Après sa victoire l’année précédente dans une édition qui empruntait pour la première fois la Trouée d’Arenberg, Merckx est logiquement favori au départ de la reine des classiques. Souffrant de troubles intestinaux, il a pourtant abandonné le Tour de Majorque après la première étape. Ajoutez à cela une blessure au genou, et l’invincibilité du récent vainqueur du Tour des Flandres ne semble pas si évidente que cela. Mais cette condition physique moyenne n’enlève pas à Merckx son tempérament: aidé par ses équipiers, notamment un fantastique Patrick Sercu, et par le vent latéral, il lance la course avant même les pavés en provoquant des bordures. À la sortie de la Trouée d’Arenberg, il ne reste plus que Joseph Huysmans, Joseph Schoeters, Roger de Vlaeminck et Walter Godefroot avec le Cannibale, mais le peloton se reforme quelques instants plus tard.

Merckx se retrouve alors dans une position inconfortable face aux coureurs de l’équipe Flandria : alors que les frères de Vlaeminck et le futur triple vainqueur du Tour des Flandres Éric Léman s’appliquent à marquer le Bruxellois, Godefroot, son rival de toujours qui l’avait déjà privé d’une première victoire dans Liège-Bastogne-Liège en 1967 et du titre de champion de Belgique quatre ans plus tôt, attaque une première fois à Warlaing, puis récidive sur les redoutables pavés de Templeuve. Cette fois, Eddy Merckx doit laisser partir le bouledogue flamand, qui le devancera de 2’39 » au vélodrome de Roubaix. Il s’applique tout de même à prendre la deuxième place au sprint devant Willy Vekemans, Felice Gimondi et Roger de Vlaeminck, mais reconnaît à l’arrivée que Godefroot « était bien le plus fort aujourd’hui ».

Eddy Merckx lors de son incroyable saison 1969 a aussi connu quelques « défaites ».

Après ce printemps faste, Merckx, qui évolue dans l’équipe italienne Faema, se doit de participer au Giro. Avec sa condition, il apparaît comme le grand favori. Il va pourtant subir l’une des plus grandes désillusions de sa carrière.

Même si Merckx préfère courir à l’économie en vue du Tour de France, il démarre la course rose de la plus belle des manières : dès le troisième jour, il s’impose sur les hauteurs de l’Abetone, puis il remporte le lendemain un contre-la-montre de 20 kilomètres disputé à Montecatini Terme, malgré une crevaison. Trois jours plus tard, à Terracina, Merckx frappe à nouveau un grand coup en remportant un sprint massif perturbé par l’effondrement d’une tribune qui cause la mort d’un enfant de treize ans, blesse douze spectateurs et trois coureurs. Il s’empare ensuite de la tunique rose à Potenza, qu’il perd au profit de Silvano Schiavon à Silvi Marina avant de le reprendre lors d’une étape en ligne menant à Saint-Marin. Le lendemain, les coureurs doivent à nouveau rejoindre Saint-Marin, cette fois contre-la-montre depuis Cesenatico, et le Cannibale frappe un grand coup : sur 50 kilomètres, il devance son grand rival Felice Gimondi de plus d’une minute et le rouleur danois Ole Ritter de quasiment trois minutes: le maillot rose semble attaché plus solidement que jamais à ses épaules.

Pourtant, Eddy Merckx va connaître une terrible désillusion, peut-être la plus grande de sa carrière. Le Cannibale n’est pas vaincu sur la route, mais par un contrôle antidopage positif à la fencamfamine entraînant son expulsion du Giro après l’étape de Savone, dans la nuit du 1er au 2 Juin. Jamais auparavant un maillot rose n’avait été exclu du Tour d’Italie. Quand il apprend la nouvelle, le Bruxellois s’effondre, en larmes. « C’est du sabotage » s’exclame-t-il, repensant peut-être au conseil que lui avait donné Giacotto : toujours demander à ce que les tubes à essai utilisés pour collecter l’urine soient débouchés devant lui. Une précaution que Merckx oublie de prendre ce jour-là. Le lendemain, les patrons italiens du peloton que sont, entre autres, le futur vainqueur de l’épreuve Felice Gimondi et le maillot arc-en-ciel Vittorio Adorni refusent de prendre le départ, mais leurs sponsors les obligent à poursuivre la route. Gimondi refuse alors d’endosser le maillot rose. Les coureurs comme les médias prennent parti en faveur d’Eddy Merckx, tous sont convaincus que ce contrôle positif est un complot. Un certain Marco B avoue même avoir tendu au belge un ravitaillement contenant des produits dopants à la demande d’un commanditaire inconnu !

Eddy Merckx, mis hors-course sur le Tour d’Italie 1969.

Quel intérêt Merckx aurait-il eu à utiliser une quantité de produits dopants si importante qu’il aurait été contrôlé positif au terme de cette étape pourtant sans importance pour le classement général, alors même qu’il avait passé sans encombre les précédents contrôles ? Si l’on ajoute à cela son refus de vendre le Giro trois jours plus tôt, on peut comprendre les nombreux doutes émis par le Belge, l’ensemble du peloton et la presse quant à ce contrôle positif. Profondément touché par cet épisode, Merckx songe même à arrêter sa carrière. Mais les milliers de lettres envoyées par ses supporters et le soutien de sa femme Claudine lui permettent de se remettre en selle. Merckx n’est désormais plus le même coureur, cet épisode le pousse du rang du prodige naïf à celui de champion impitoyable, qui ne laissera que des miettes à ses rivaux.

Au bénéfice du doute, l’Union cycliste internationale lèvera finalement sa suspension le 14 Juin. Merckx prépare alors le Tour de France, avec une soif de victoire plus grande que jamais, qu’il épanchera tout au long du mois de Juillet en décrochant six étapes, le classement par points, le classement de la montagne et le classement général avec 17’54 » d’avance sur Roger Pingeon, un écart plus vu depuis la seconde victoire de Fausto Coppi dix-sept ans plus tôt. Mais un mois et demi après la grande boucle, le 9 Septembre, Merckx va connaître un nouvel épisode tragique de sa carrière sur le vélodrome de Blois.

Ce jour-là, le Cannibale participe à une course derrière dernys. Sur ces épreuves, les sprints atteignent des vitesses vertigineuses, alors quand Jacques Reverdy, l’entraîneur du pistard tchécoslovaque Jiří Daler, heurte la balustrade, tombe sur la piste et provoque la chute d’Eddy Merckx ainsi que de son entraîneur Fernand Wambst, le bilan est plus que terrible, il est funeste. Wambst, qui était alors considéré comme le meilleur entraîneur français, souffre d’une fracture du crâne dont il succombe en quelques minutes tandis que Merckx est blessé au dos. Outre la mort de son entraîneur dont il était très proche, Merckx est marqué par cette blessure au dos, qui empêchera la plénitude de ses moyens en haute montagne et de réaliser des exploits semblables à ceux de Trois cimes du Lavaredo en 1968 ou de Mourenx en 1969. Mais son inébranlable force de caractère lui permettra de revenir à un niveau exceptionnel et de s’imposer comme le plus grand cycliste du XXème siècle.

 

Raphaël Thomazo

Crédit photo : Giuseppe Pino / http://therustychain.blogspot.com/2013/06/happy-birthday-eddy-merckx.html / Walter Vermeulen via Flickr
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