Écrit le par dans la catégorie Les forçats de la route, Portraits.

A 37 ans, Yohann Gène vit en 2019 sa dernière année au sein du team Total-Direct Energie et au sein du cyclisme professionnel, lui qui débuta au Vendée U, alors que la structure sportive s’appelait encore Brioche la Boulangère. Retour sur la carrière du Guadeloupéen, premier coureur noir et antillais à faire le Tour de France.  

« Je ne me rendais pas compte que c’était un sport difficile » 

« Je suis arrivé au CREPS, à Pointe-à-Pitre. Dans sa chambre il y a eu un type qui m’a ouvert la porte et m’a reconnu. Il m’a dit : “vous êtes Jean-René Bernaudeau, vous venez voir Yohann ?” Et il est parti en courant au sprint pour le trouver en me demandant de ne surtout pas bouger. Puis il est revenu, m’a pris la main pour que je ne parte pas tout en me disant : “Yohann va arriver”. Yohann est arrivé, nonchalant, et s’est assis sur le lit. Alors moi, j’ai commencé à lui expliquer ce qu’il allait rencontrer, le froid, la grêle, la Belgique. Je faisais tout pour lui expliquer que ça n’allait pas être une partie de plaisir, tandis que l’autre à côté buvait mes paroles, qui concernaient son meilleur ami, lequel allait partir. Jusqu’au moment où je me suis dit “tant pis pour l’argent”… j’ai dit à l’autre : tu viendrais, toi aussi ?” » 

L’autre, évoqué ici par Jean René Bernaudeau, il s’agit de Rony Martias, qui bénéficie par ricochet de la volonté du manager général du Vendée U de recruter un cycliste issu de ces Antilles qu’il aimait tant. L’ancien coéquipier de Bernard Hinault avait été orienté par une connaissance sur le profil de Yohann Gene, jeune coureur d’à peine 19 ans, issu d’une famille de cycliste qui lui transmit, sur le tard, le virus de la petite reine, lui dont les amours de jeunesses tendaient plus vers les rondeurs du cuir que caressent les crampons des footballeurs : « Au début je voulais faire du foot. Mais mon père et mes frères faisaient du vélo et comme je les voyais gagner les compétitions auxquelles ils participaient, j’avais l’impression que c’était facile. Je m’étais dit que j’allais faire du vélo car au moins, je pourrais gagner. Je ne me rendais pas compte que c’était un sport difficile (rires) ». Un sport difficile qui n’empêchera pourtant pas le jeune coureur antillais de se faire rapidement un nom sur son île. Jusqu’à cette rencontre avec Jean René Bernaudeau, à Pointe-à-Pitre, qui lui fit prendre l’une de ces décisions qui font basculer les destins sportifs. 

Malgré les réticences de sa mère, fin juillet, Yohann Gène, accompagné de Rony Martias, atterrit en métropole, puis débarque en Vendée quelques heures plus tard. A peine le temps de poser ses bagages, que le vélo reprend immédiatement ses droits. La saison n’est pas terminée, les deux coureurs sont encore licenciés en Guadeloupe, que Bernaudeau les emmène déjà sur l’une de ces courses de fin de saisons : « je ne l’oublierai jamais. On était parti avec mon fils (Giovanni) qui était encore petit à l’époque et on a emmené nos deux antillais dans la voiture, jusqu’à la course. Ce jour-là, Yohann l’emporte tandis que Rony fait troisième ». Immédiatement, les deux Antillais gagnent le respect du peloton et de leurs futurs coéquipiers. 

 

« Certains managers français m’ont dit : ”Tu es très fort en marketing” »

Yohann Gène a participé à 7 Tour de France dans sa carrière.

A peine le début de l’hiver entamé et voilà qu’arrivent les premières épreuves. Non pas celles qui requièrent les plus grandes aptitudes physiques, mais celles qui frappent les exilés. Plus de 7 000 kilomètres séparent les deux antillais de leur île natale, à Pointe-à-Pitre, le mercure ne descend que rarement en dessous des 25 degrés, tandis qu’à la Roche sur Yon, les corps insulaires biberonnés au soleil ardent doivent se faire continentaux afin de mieux appréhender la neige, la grisaille, puis le froid qui gèle les membres et qui brûle les poumons… Enfin, l’éloignement familial que raconte Rony Martias : « C’était très dur mais l’avantage c’était d’être à deux, c’était quand même très important. Être tout seul, ça doit être très compliqué car à deux, on pouvait se motiver mutuellement. L’hiver, quand on avait un petit coup de blues on appelait nos parents et on parlait de la Guadeloupe entre nous. On disait “on va se battre”. On s’est bien adapté parce qu’on a été bien accueilli par la structure Vendée U, par le staff et les coureurs. C’était surtout le climat le plus dur à gérer, mais bon Jean-René nous l’avait dit aussi qu’il y aurait des coups de moins bien. On était prévenu dès le départ ». 

Du monde amateur au monde professionnel il n’y a qu’un pas à franchir, mais quel pas ! Pour autant, si Yohann Gene était parti « sans se mettre la pression, sans me dire qu’il faille que je réussisse absolument à faire une carrière », Bernaudeau, quant à lui, était persuadé du potentiel de ses deux protégés, quitte à essuyer des remarques fort peu obligeantes chez certains de ses concurrents. Il faut dire que les coureurs de couleur n’étaient pas légion dans les pelotons, à cette époque : « je n’ai jamais vu la couleur de peau, mais toujours le coureur. Certains managers français m’ont dit : ”Tu es très fort en marketing”. Je leur répondais que non, je n’avais pas embauché un coureur noir, j’avais recruté un bon coureur avant tout. Je voulais vraiment qu’ils aillent loin ». Quant à lui Yohann Gène, le taiseux, le discret, n’étale pas ses ambitions à venir : « Arriver en métropole, c’était découvrir autre chose, une nouvelle culture, découvrir le vrai vélo en faisant des courses au plus haut niveau. Mais j’étais loin de penser que j’allais faire une telle carrière ». 

Une carrière professionnelle que le Guadeloupéen entame en tant que stagiaire chez Brioches La Boulangère, où il forge les bases des futures années à venir. Qualifié par ses pairs d’Intelligent, besogneux, persévérant, doté d’une bonne petite pointe de vitesse, le futur retraité y valide là sa “période d’essai” et signe pour un bail renouvelable de près de 15 ans : « Je n’avais pas idée du coureur que j’allais devenir, je prenais les choses telles qu’elles venaient. D’abord passer pro, faire sa place, puis jouer progressivement sa carte personnelle si l’occasion se présentait. ». Arrive alors très rapidement le Pro Tour et les premières joutes avec le très haut niveau. Et pour cause, là où aujourd’hui les cadors des équipes privilégient les courses les plus exigeantes du calendrier, la génération française des années 2000 semble avoir eu des objectifs diamétralement opposés : « Ce qui m’a marqué le plus c’est que nous, les jeunes, on faisait pas mal de course Pro Tour tandis que les anciens choisissaient de faire les coupes de France. Nous étions un peu envoyés à la galère, ce n’était pas tout le temps facile, on se faisait souvent taper dessus, quasiment tout le temps et quasiment tous les weekends. Il a fallu un gros mental pour ne pas lâcher ».  

« Je ne me suis pas dit : ”chouette je vais être le premier noir à faire le Tour” » 

Yohann Gène dans son rôle de coéquipier et capitaine de route.

Les premières années permettent ainsi au natif de Pointe-à-Pitre de fourbir ses armes, des confins de la Belgique jusque qu’au contreforts des massifs Italiens, à protéger ses leaders et à endosser le rôle ingrat de porteur de bidons. À accumuler les kilomètres, la confiance et ainsi progresser jusqu’à pouvoir, à son Tour, lever les bras. Une première fois lors de la 7eme étape du Tour de Langkawi, en 2009. Puis une seconde fois, 11 mois plus tard, sur la Tropicale Amissa Bongo lors de la 5eme étape. Une épreuve particulière sportivement (il va y remporter pendant sa carrière, 2 fois le général et 7 étapes) pour le coureur qui n’y noue pas cependant d’attachement particulier, contrairement à son manager général : « c’était un choix de ma part d’y aller car ce sont des courses de début de saison où il fait chaud. Je viens de la Guadeloupe et je suis à l’aise avec la chaleur et je sais que c’est dans ces moments que, physiquement, je performe le plus. Comme j’y faisais des résultats ça me motivait encore plus d’y retourner les saisons d’après. Mais je ne ressentais pas de dimension émotionnelle à y courir. Je prenais plaisir à y aller, mais c’était une course comme une autre ». La chaleur étant également au rendez-vous de ces courses, Yohann Gene en profite pour empocher une étape de la Route du Sud en 2013 et des Boucles de la Mayenne en 2014. 

Mais avant ces deux bouquets cueillis en métropole, l’Antillais va prendre, lui qui n’est pourtant guère friand des projecteurs, une nouvelle envergure médiatique. 2011, le départ en Vendée, l’épopée Voeckler, le public qui harangue les hommes en verts et qui se prend à rêver, au fil des jour, au-delà du raisonnable, d’une Marseillaise entonnée sur les Champs-Elysées. Et puis Yohann Gene. Car cette édition fait date, elle célèbre la première participation d’un coureur noir sur le Tour de France. Le Guadeloupéen devient alors le centre d’attention médiatique au départ de la Grande Boucle : « J’ai eu des frissons lors de la présentation de l’équipe sur le Puy du Fou. Je réalisais un rêve. Mais quand j’ai fait le Tour, je ne me suis pas dit : ”chouette je vais être le premier noir à faire le Tour”. Non, ce n’était pas mon but. Au fur à mesure des jours ça devenait un peu lassant, parce que j’étais un coureur comme les autres, avant d’être un coureur noir ». Jean René Bernaudeau, qui a pourtant vécu d’intenses émotions sur ce Tour 2011 (même s’il lui préfère l’épopée Voeckler de 2004), a vibré de voir son coureur Antillais percer l’écran cette année-là : « Je suis dans la voiture, et je le vois sur l’écran replacer Voeckler avant le Mont des Alouettes. Et là ce moment-là, il est en plein écran sur la télé. On ne voit que lui. Et là j’ai une émotion terrible. Il y a des grandes joies dans mon métier et lui m’en aura donné beaucoup ».  

15 années chez les professionnels qui feront places à des souvenirs forts. Ceux d’un sportif exemplaire, comme se rappelle Rony Martias :« Dès les premiers mois, Yohann était déjà très, très professionnel dans la tête. Très rigoureux, toujours à faire attention à lui-même, à son alimentation et son hygiène. Même pendant la coupure, il ne se relâchait jamais et continuait à s’entretenir ». Gros travailleur, baroudant souvent au-delà des 10 000 kilomètres et 80 jours par ans, en compétitions, le Guadeloupéen aura marqué les esprits de ce charisme discret qui entoure les champions de l’ombre, ceux qui savent mieux que quiconque faire briller la lumière autour d’eux : « Par sa science de la course, Voeckler lui doit beaucoup. Yoann est un taiseux, il parle peu mais quand il le fait, il est très écouté et très respecté. Il s’est imposé de lui-même. J’ai tout de suite remarqué sa grande intelligence. C’est une belle rencontre de ma vie. C’était une relation assez fusionnelle, mais c’était discret, il n’a jamais voulu mettre notre relation en avant. Jamais il n’a voulu en profiter dans le groupe ». Cette déclaration d’amour de Jean René Bernaudeau, Rony Martias la valide à sa manière, lui qui a côtoyé son ami à l’intérieur du groupe, au quotidien : « C’est quelqu’un d’humble, de généreux et de réservé. Tout le monde ne pense que du bien de lui, les jeunes le respectent énormément. Yohann, il est toujours là pour donner des bons conseils, c’est un homme qui a beaucoup de sagesse et qui donne constamment l’exemple ». 

 

« Moi, j’étais à ma place. Certains étaient plus forts » 

Yoann Gène compte plusieurs victoires chez les professionnels: la première sur le Tour de Langkawi en 2009 sous le maillot de Bbox Bouygues Telecom !

Si comme le disait Marcel Aymé, “L’humilité est l’antichambre de toutes les perfections” alors ce terme semblerait bien être celui adéquat pour qualifier le natif de Pointe à Pitre. Sa carrière, il l’aura consacrée essentiellement à servir ses leaders, en équipier “parfait”. En toute discrétion, l’individu n’étant pas homme à chercher les louanges et le prestige d’un rôle plus important : « quand on est leader, il faut en assumer toute la pression sur les épaules. C’est beaucoup de responsabilités. Il faut pouvoir le faire. Moi, j’étais à ma place. Certains étaient plus forts et c’était donc normal de travailler pour eux. ». Pourtant, progressivement et faisant suite à la succession de départs des tauliers du groupe, Yohann Gène va endosser le rôle de capitaine de route. Un rôle usant qui n’aura pas été anodin dans sa décision d’arrêter sa carrière à la fin de saison, comme l’évoque le manager général de Total Direct Energie, au sujet de la toute dernière prolongation de contrat : « Il m’a dit : “écoute c’est un rôle lourd .C’est un investissement très lourd. Et ce sera mon dernier contrat”. Il a compris qu’il était allé au bout de son histoire même si niveau rendement, il est toujours opérationnel ». En 15 ans de carrière, Yohann Gène n’aura donc connu qu’une seule structure, sans jamais céder aux sirènes alentours : « oui, j’ai eu des contacts ailleurs. Mon souhait, ce n’était pas de partir de l’équipe. J’étais bien avec Jean-René qui en plus était celui qui m’avait donné la chance de pouvoir devenir pro et d’être là. Ici j’avais totale confiance en tout le monde et c’était réciproque ».

A la fin de la saison, Yohann Gène épinglera son dernier dossard à son dos. Un dossard sentimentalement fait de rouge, de vert, de noir, de jaune et de bleu. Puis s’en ira retrouver son île natale, refermant ainsi la parenthèse métropolitaine de son aventure cycliste. Mais sa relation avec la petite reine est loin d’être achevée, il reste encore un chapitre à écrire, à en croire Rony Martias : « il va apporter beaucoup de choses à la Guadeloupe. Yohann, c’est quand même le premier coureur antillais à avoir fait le tour de France. Sept Tours même ! Il pourrait avoir beaucoup d’impact sur la jeunesse, avec son savoir-faire et ses connaissances. Il sera certainement très écouté. Et grâce à lui, peut être que dans quelques années on aura un petit guadeloupéen qui aura la même chose que moi et Johan ont pu avoir ».

 

Propos recueillis par Bertrand Guyot (@bguyot1982pour Le Gruppetto


Crédit Photo : Total-Direct Energie & wikimedia commons
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Re: Yohann Gene : le premier antillais à avoir couru le Tour

Messagepar ElRojo » 20 Juin 2019, 17:59

Super article encore une fois Mania :ok:
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Re: Yohann Gene : le premier antillais à avoir couru le Tour

Messagepar Cyro » 21 Juin 2019, 10:23

Super :love:
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Re: Yohann Gene : le premier antillais à avoir couru le Tour

Messagepar Pizza4Chossur » 21 Juin 2019, 11:04

J'ai adoré! J'aurais aimé en savoir plus sur ce Rony Martias et leur duo! Merci
Pizza4Chossur
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Re: Yohann Gene : le premier antillais à avoir couru le Tour

Messagepar jbourne » 22 Juin 2019, 17:13

Oui très bel article , très humain
jbourne
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Re: Yohann Gene : le premier antillais à avoir couru le Tour

Messagepar Mania » 24 Juin 2019, 13:48

merci :ok:
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Re: Yohann Gene : le premier antillais à avoir couru le Tour

Messagepar MarcDTRX » 15 Juil 2019, 16:21

Merci pour ce super article !
MarcDTRX
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Re: Yohann Gene : le premier antillais à avoir couru le Tour

Messagepar Norway » 02 Aoû 2019, 06:01

Excellent article vraiment :heureux:

La relève est elle prête dans les Antilles :question:
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Norway
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