Écrit le par dans la catégorie Histoire, Les forçats de la route.

Les grandes courses par étapes renaissent, avec des tracés liés à l’actualité géopolitique de l’après-guerre. Sportivement, le retour du Giro va permettre l’éclosion de Costante Girardengo, qui sera bientôt le premier campionissimo.

À la fin du mois de mai, le cyclisme des courses par étapes reprend ses droits. En cette fin de printemps, les Tours de Belgique et d’Italie reprennent, après quatre années d’interruption. Les deux compétitions profitent (comme le fera le Tour de France quelques semaines plus tard) de ce prétexte cycliste pour mettre en avant des territoires annexés.

En Belgique, cela passe par les « cantons de l’Est », avec un passage à proximité du Signal de Botrange, nouveau point culminant du plat pays, lors de l’étape de Liège à Luxembourg (le Tour de Belgique passant systématiquement par le Grand Duché à l’époque), après une halte à Gent et avant une autre à Namur, pour finalement revenir au point de départ bruxellois.

À la pluie et au vent du mois précédent succèdent un grand soleil et une forte chaleur, qui font souffrir le peloton très majoritairement belge (la totalité des coureurs sauf un Français, un Néerlandais et un Luxembourgeois), pour qu’après 5 étapes entre 9 et 12 heures de selle, toutes sur moins de 300 kilomètres, Émile Masson triomphe, devant Hector Heusghem et Jules Van Hevel, pour un total de 23 classés sur 73 partants.

Cet Émile Masson là n’était pas encore appelé « Émile Masson senior ». Déjà 2ème de son tour national avant-guerre, il va également gagner Bordeaux-Paris et des étapes du Tour de France. Son fils, du même nom et donc appelé « Émile Masson junior » sera également coureur cycliste professionnel et verra sa carrière également gênée par la guerre, remportant quand même une étape du Tour de France, la Flèche Wallonne et Paris-Roubaix dans les années 1930, puis Bordeaux-Paris et deux championnats de Belgique une décennie plus tard.

En Italie, le Giro revient également. Comme en Belgique, le peloton est très « national ». Parmi les partants, on liste tout de même des noms étrangers de prestige, comme le Suisse Oscar Egg, le Français Marcel Godivier et les Belges Henri Van Lerberghe, Alois Verstraeten et les frères Marcel et Lucien Buysse. Côté Italien, on retrouve le tenant du titre, vainqueur en 1914, Alfonso Calzolari, mais aussi et surtout celui à qui on a offert le dossard 1 : Costante Girardengo. Double champion d’Italie avant-guerre, il a aussi gagné deux fois Milan-Turin, Milan-Sanremo et le Tour d’Émilie pendant la guerre et il s’apprête à devenir le premier campionissimo de l’histoire.

Concernant le tracé, il est bien différent d’avant le conflit. Pour ménager les hommes, il y a 10 étapes plutôt que 8. Et une seule dépasse les 400 kilomètres, contre 5 avant-guerre.

Carte du Giro 1919

Ce parcours met directement l’accent sur les terres annexées à l’Autriche-Hongrie. Alors qu’il était d’usage de rejoindre la Mer Tyrrhénienne depuis Milan pour vite atteindre Rome, on va prendre la direction de l’Adriatique avec une première arrivée dans une ville renommée de Trient à Trento quelques mois plus tôt dans le cadre des volontés d’italianiser la région.

Puis l’étape suivante reste en terre nouvellement italienne pour rejoindre Trieste, ville alors revendiquée à la fois par l’Italie et la future Yougoslavie. Si Trieste est bien devenue italienne, ce n’est pas le cas de Fiume, devenue Rijeka dans l’actuelle Croatie, notamment du fait du bon vouloir du président Américain Woodrow Wilson.

Le reste du tracé sort du contexte politique, pour amener les coureurs à Ferrara, puis Pescara, Naples, Rome, Florence, Gênes, Turin et un retour final à Milan. Dernier point sportif, le classement au temps est en vigueur, alors qu’un classement aux points prédominait jusqu’en 1913.

 La course s’ouvre donc en direction du Trentin. Ce Trentin, les coureurs italiens l’ont découvert en avril, dans une course par étapes Roma-Trento-Trieste, disputée sur 3 jours (sans repos entre les étapes). Costante Girardengo avait alors écrasé la concurrence, gagnant au sprint à Rimini (ville déjà italienne qui ne méritait donc pas de mention dans le nom de cette épreuve unique), puis en solitaire à Trento, avant un nouveau sprint à Trieste.

Pour le Giro, si Costante Girardengo s’impose, il n’écrase pas encore l’épreuve. Il faut dire qu’on n’emprunte pas encore de haute montagne. Le Monte Bondone surplombe la ville, mais attendra encore quelques décennies avant d’écrire les heures de gloire du Tour d’Italie. C’est ainsi dans un sprint à 5, après une simple remontée dans la vallée depuis Mantoue, qu’il s’impose.

En repartant de la région montagneuse, on n’approche pas encore le Pordoi ou le Falzarego, se contentant du littoral adriatique. Ce qui n’empêche pas Costante Girardengo de s’imposer en solitaire et de voir les coureurs terminer un par un. Même si c’est surtout la distance qui a parlé ici, avec plus de 12 heures passées en selle.

Constante Girardengo possède ainsi une petite avance en tête du classement général, et un maillot vert-blanc-rouge de champion national (qu’il remporte en 1913, 1914 et consécutivement de 1919 à 1925) à défaut d’un maillot rose, qui attendra Learco Guerra en 1931 pour voir le jour. Dans l’étape suivante, l’Italie est battu à Ferrara, dans une étape reprenant majoritairement le même tracé que la dernière dans l’autre sens. Proche du delta du Pô, il n’est que deuxième, battu au sprint par Oscar Egg.

Ensuite, on va dépasser les 400 kilomètres et les 15 heures de courses jusque Pescara via Ravenne, Rimini, Ancône ou encore San Benedetto del Tronto, future station balnéaire qui accueillera les arrivées de Tirreno-Adriatico à partir d’un demi-siècle plus tard. Dans cette longue course vers le sud, longeant la Mer Adriatique, Costante Girardengo perd pour la première fois du temps sur ses adversaires. Ezio Corlaita bat Luigi Lucotti environ 8 minutes avant qu’un groupe de 5 coureurs en termine. Costante Girardengo est parmi ces battus et ne dispute même pas le sprint honorifique pour la troisième place, qui revient au Français Marcel Godivier devant le Belge Marcel Buysse. Cependant, l’Italien reste en tête du classement général.

Vient alors l’étape des Abruzzes. Sans pour autant chercher les cols comme on le ferait aujourd’hui, la topographie Italienne force à aller prendre de l’altitude pour traverser le pays de part et d’autre. Sur ce terrain, un quatuor se détache, dont Costante Girardengo, mais dans les rues de Naples, il n’est que deuxième, battu au sprint par Gaetano Belloni.

Il reste alors 5 étapes et une remontée vers Milan sur la côte tyrrhénienne. Rien de bien méchant a priori et, en effet, dans la capitale italienne, c’est au sprint que le leader de l’épreuve s’impose, après l’étape la plus courte de l’épreuve, sur seulement 203 kilomètres.

Mais, comme l’écrivait L’Auto, « le beau ciel bleu d’Italie fait place à la pluie » et les deux étapes suivantes voient des écarts conséquents. Si Marcel Buysse parvient à s’accrocher à Costante Girardengo jusqu’aux rues de Florence après 14 heures de course, personne ne peut le faire vers Gênes et les abandons sont multiples. Ces deux étapes suffisent à réduire la taille du peloton à moins de 20 coureurs et à donner un avantage approchant l’heure au leader de la course.

Dans les rues de Turin et de Milan, sous un soleil revenu, Costante Girardengo domine deux étapes au sprint. Ses succès sur les hippodromes des grandes villes Italiennes (à défaut de vélodrome) lui valent même des comparaisons avec Arthur Zimmermann et Major Taylor, les deux légendes du sprint sur la piste.

Constante Girardengo, le premier campionissimo

Quoiqu’il en soit, avec 7 victoires (dont les 5 dernières étapes consécutives) et 2 places de dauphin en 10 étapes, Costante Girardengo domine ce Giro 1919, remporté avec près de 52 minutes sur son compatriote Gaetano Belloni, dont l’heure viendra en 1920, et plus d’une heure sur le Belge Marcel Buysse, qui monte pour la seconde fois de sa carrière sur le podium de ce que l’’on n’appelle pas encore un Grand Tour, après avoir obtenu en France la même position en 1913.

Côté Français, Marcel Godivier a été au bout malgré une succession d’ennuis mécaniques, pour finir 11ème à près de 7 heures du vainqueur. En tout, 15 coureurs, sur les 63 coureurs partants, terminent classés,.

Quant à Costante Girardengo, il reviendra 10 fois sur le Giro, mais n’en terminera que 2 autres : une victoire en 1923 et une place de dauphin en 1925. Sur 13 participations au Giro, il n’en a terminé que 4, mais avec un incroyable ratio de victoires. De 1919 à 1925, il a remporté 26 étapes des 40 qu’il a terminées.

 

Geoffrey L. (darth-minardi)

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