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Il a été l’une des attractions du début de saison. A 24 ans, le transfuge de la Cofidis, Anthony Turgis, découvrait enfin les classiques flandriennes chez les professionnels. Il y a obtenu des résultats encourageants, dans un nouveau rôle, astreint de ses contraintes de coéquipier qu’il avait au sein de son ancienne équipe, décrochant dès février une victoire au Grand Prix la Marseillaise. Entretien avec le coureur de Total Direct Energie.

« Prendre un nouveau départ, de cette façon, ça m’a vraiment fait du bien »

De quand dataient vos contacts avec le team Direct Energie ?

En juillet. Comme les contrats se font souvent sur le Tour de France, là où toutes les équipes se rassemblent, ça facilite beaucoup de choses. J’ai commencé, par l’intermédiaire de mon agent, à prendre contact là-bas. Comme j’étais en fin de contrat je cherchais une équipe qui m’aiderait à progresser.

Vous ne progressiez plus chez Cofidis ?

J’ai beaucoup apprécié courir pour eux, j’ai fait les premières années avec Nacer (Bouhanni), j’ai pu voir évoluer le sprint et observer l’éclosion de Christophe Laporte puis d’Hugo Hofstetter. Mais c’est ce qui faisait que, sur les trois fronts, on était bloqué sur les sprints et moi, à certains moments, j’aurais aimé pouvoir jouer ma carte personnelle un peu plus, être un peu plus libre. Mais on verrouillait beaucoup de courses que je pouvais viser. C’est pour ça que j’ai voulu changer pour une équipe à l’esprit un peu plus ouvert sur l’attaque.

Quel a été le projet personnel que vous a vendu le Team Direct Energie, pour 2019 ?

Ils me connaissaient quand même un petit peu, car je courais souvent contre eux. Ils attendaient les entretiens de début de saison pour savoir ce que je visais du fait de mon profil polyvalent. Je leur ai dit que les flandriennes me plaisaient beaucoup et que c’était vraiment là où je pensais que mon gabarit pouvait le mieux fonctionner. Ça leur a plu, et à partir de là on a tout mis en place pour que je puisse bien y figurer.

Et aviez-vous de votre côté des exigences avant de signer ?

Pas vraiment, j’avais juste envie que l’équipe continue dans ce rôle-là, avec la possibilité de pouvoir attaquer avec carte blanche si la course le permettait. C’est ce qui s’est passé pendant les classiques et c’est tout ce que je recherchais.

Vous remportez le Grand Prix la Marseillaise. Ça vous a rassuré, si tant est que vous en ayez eu besoin ?

On n’arrive pas à faire 2e du championnat de France par hasard. Avec 250 km dans les jambes, finir devant Julian Alaphilippe, ce n’est pas rien. Moi j’étais déçu, mais lui m’a dit : “ attends, tu es vice-champion de France. Sois pas déçu, tu as fait une super course, tu as très bien couru”. Quand un coureur comme Julian te réconforte, tu te dis que c’était quand même un bon résultat. Je me suis dit qu’il ne me manquait pas grand-chose pour gagner et que la prochaine fois, ça passerait. C’est ce qui s’est passé à la Marseillaise, c’était une très bonne journée. Prendre un nouveau départ, de cette façon, ça m’a vraiment fait du bien.

Et où en êtes-vous, avec la fameuse “malédiction” qui frappe le vainqueur de cette course ?

Je ne peux pas appeler ça une malédiction, j’ai réussi à faire des résultats derrière et pour l’instant je trouve que je m’en sors pas trop mal (rires).

On vous a vu actif sur Milan San Remo, en attaquant sur le Poggio. Vous pensiez pouvoir y être acteur, au départ de la course ?

Milan-San Remo c’est une course qui monte en pression au fur et à mesure des kilomètres, c’est vraiment une course particulière. L’année dernière, j’étais présent dans le peloton, au pied du Poggio mais j’étais tombé avec Mark Cavendish, ce qui m’avait fait arrêter la course. Je connaissais mes capacités physiques et l’équipe me faisait confiance, car j’étais parmi les trois coureurs protégés. J’ai fait mes preuves mais après, ça allait très vite, j’ai essayé d’anticiper mais je suis un petit peu déçu, car je pense que j’avais ma place dans les 20 premiers. J’ai essayé, ça n’a pas marché et ça marchera peut-être une prochaine fois. Mais je suis content d’avoir pu être là sur une grosse course comme ça.

« Il y a des moments, on se demande pourquoi il fait ça »

Anthony Turgis, ici avec son maillot Total-DirectEnergie, a été l’une des révélations de la campagne 2019 des flandriennes.

Ensuite, vous enchaînez sur les flandriennes. Comment avez-vous vécu cette première expérience avec Niki Tersptra ?

Je l’ai très bien vécu, parce que quand on sait qu’on a des chances de gagner de telles courses, c’est toujours plaisant. Avec quelqu’un d’aussi fort, on n’a pas peur de se sacrifier, car on sait qu’il fera tout pour gagner derrière. On a beaucoup appris avec lui notamment sur le placement, c’était très intéressant, on a essayé de l’entourer un maximum pour qu’il puisse faire le meilleur résultat possible pour une première année. C’est dommage qu’il soit tombé sur le Tour des Flandres mais ce n’est que partie remise, la saison prochaine, on se connaîtra encore plus.

Vous parliez d’apprentissage et concrètement, comment cela se manifeste-t-il ?

Quand vous avez un leader qui remonte dans le peloton, on essaye forcément de rester avec lui. Il y a des moments, on se demande pourquoi il fait ça à cet endroit-là. Alors, oui, on est peut-être devant pendant 10 kilomètres, mais après on fait 30 kilomètres sans trop faire d’efforts, contrairement aux adversaires qui font des relances constamment au milieu du peloton. C’est de l’énergie dépensée pour au final en économiser. C’est important sur ces courses, où il y a beaucoup de tension à l’approche des secteurs. Quand on est mal placé, il y a des relances, des vagues de descentes, des coups de patins, il faut être vigilant partout. Dans ces moments-là, il vaut peut-être mieux être devant le peloton pour être un peu plus libre.

Vous avez semblé à votre aise pendant cette campagne printanière. Vous êtes-vous surpris ?

Non pas vraiment. Je sais que je suis capable de bonnes choses quand les jambes le permettent. Quand on est arrivé sur Milan-San Remo et que j’ai vu que je pouvais accélérer dans le Poggio, j’étais confiant pour la suite de la campagne.

Pourtant vous étiez plutôt catalogué comme un puncheur. Ce n’était pas évident de prime abord de vous imaginer en flandrien.

En fait, comme j’avais terminé premier de Liège Bastogne Liège espoir 2014, on m’avait mis cette étiquette chez Cofidis. J’ai donc fait deux fois la Doyenne, ainsi que la Flèche Wallonne, mais j’y étais en tant que coéquipier. Après, j’ai voulu changer de fusil d’épaule, essayer les flandriennes, mais une fracture de la clavicule m’en a empêché l’année dernière. Je savais que j’avais les capacités pour être bon sur ce type de terrain, j’avais entre autre terminé deuxième de Paris-Roubaix Juniors et dans les 30 premiers du Tour des Flandres Espoirs. C’était logique que j’y revienne pour y continuer ma progression.

Vous passez proche de la gagne sur A travers les Flandres. Mathieu Van der Poel était-il prenable, ce jour-là ?

Comme au championnat de France, j’ai essayé de me mettre dans les meilleures conditions possibles pour avoir un petit temps d’avance sur mes concurrents. J’étais sorti un peu loin sur les France et pareil pour à Travers les Flandres, j’ai lancé de loin le sprint. Je n’ai pas eu l’impression de toxiner et ou de ralentir mais Mathieu a pris mon sillage et m’a doublé avec l’aspiration. Avec les capacités physiques qu’il possède, c’est un peu plus compliqué pour nous de le piéger. Mais c’est comme ça, il faut essayer de le distancer avant le sprint, pour le battre. 

Avez-vous été surpris par son impressionnante campagne ?

Moi, Mathieu, je le connaissais avant, on faisait du cyclo-cross ensemble. Je pense qu’il est en recherche de plaisir sur le vélo. Quoi qu’il touche, cyclocross, VTT, ou bien route, il arrive à gagner. C’est un excellent coureur et il ne faut surtout pas qu’il se prenne la tête pour savoir comment et où il doit courir, vu que ça marche actuellement parfaitement pour lui. 

« Le Tour des Flandres ! Ça m’a totalement lâché »

Deuxième derrière Mathieu Van der Poel sur A Travers la Flandre, Anthony Turgis n’a pas su peser ensuite sur le Tour des Flandres.

 

Lors du sprint, on vous a vu frapper le guidon de déception. Ce type de mouvement d’humeur contraste avec votre discrétion habituelle. Quel coureur êtes-vous, au sein du peloton ?

J’essaie de rester assez discret, même si je parle aussi et rigole pas mal. Mais c’est vrai que dans le vélo, on doit être différent parfois. Je reste fair-play vis-à-vis des équipes qui travaillent, ça m’embêterait de gâcher leur boulot, donc j’ai tendance à laisser passer les personnes si je gêne. Mais quand c’est mon tour, ce n’est pas que je suis plus gentil mais je ne laisse plus ma place. Ce n’est pas une question d’être méchant mais plus d’être stratège au bon moment.

Quels sont les principaux enseignements que vous retenez, de ces flandriennes 2019 ?

Ce sont ces moments de placement, ces moments où on se relâche un petit peu, alors qu’il ne faudrait surtout pas le faire. C’est dans ces moments-là qu’on perd la course. C’est ce qui s’est passé pour moi sur Paris-Roubaix, au Carrefour de l’Arbre. Je me suis relâché sur deux secteurs et j’ai perdu ma place aux avant-postes alors que deux wagons sont partis. Résultat, je termine dans un troisième groupe alors que j’avais certainement les jambes pour faire un meilleur résultat.

Un moment particulièrement dur à vivre ?

Le Tour des Flandres ! Ça m’a totalement lâché, un peu comme ça l’a fait après pour Wout Van Aert sur Paris-Roubaix où il a payé ses efforts. C’est un peu ce qui s’est passé pour moi, j’ai été pris plusieurs fois dans des bordures, j’étais distancé et à plusieurs reprises il a fallu que je revienne. Je l’ai payé sur la fin. Ça demande beaucoup d’énergie et beaucoup de concentration car ce sont des courses à haut risque.

Avez-vous conscience que les gens vont désormais plus attendre de vous ?

Peut-être que le regard est un peu plus porté sur moi aujourd’hui. Dans l’équipe quand on pensait à des Total Direct Énergie, c’était essentiellement pour Niki Terpstra, ou alors Adrien Petit et Damien Gaudin qui ont fait de nombreuses classiques. Moi, en arrivant dans cette équipe, j’ai été un petit peu une découverte pour le public même si au sein du peloton, je n’étais pas un inconnu. La notoriété, ça ne changera pas ma vie, mais ça fait toujours plaisir.

 

Propos recueillis par Bertrand Guyot (@bguyot1982pour Le Gruppetto

Crédit Photo : https://teamtotaldirectenergie.com/
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Modérateur: Animateurs cyclisme pro