Écrit le par dans la catégorie Histoire, Les forçats de la route.

Au sommet de son art sur les courses par étapes avant que ne commencent ses déboires avec la justice sportive sur l’affaire du clenbuterol, Alberto Contador a connu sur Paris-Nice 2009 sa seule défaillance dans le long défilé de ses exploits physiques. Un coup de buis aussi improbable que spectaculaire, dans un contexte marqué par une féroce lutte d’influence avec son coéquipier d’alors : Lance Armstrong, septuple vainqueur du Tour de France.

Avant le départ de ce 67e Paris-Nice, le natif de Pinto possède déjà une bonne partie des courses par étapes les plus prestigieuses du calendrier à son palmarès. Vainqueur de la Course au soleil en 2007, il remporte dans la foulée, à seulement 24 ans, le Tour de France (avec le concours du retrait de Michael Rasmussen par son équipe de la Rabobank). Privé de l’opportunité de défendre sa Grande Boucle en raison des cas de dopage révélés au sein de sa nouvelle équipe Astana, le Pistolero se sert là où il peut. Le butin est de choix : main basse est faite sur le très relevé doublé Tour d’Italie – Tour d’Espagne, mais aussi sur le Tour du Pays basque et le Tour de Castille-et-Leon – son deuxième.

L’année 2009 s’annonce sous les meilleurs auspices pour l’Espagnol. Sauf que l’intersaison de l’équipe Astana chamboule le rapport de force que les résultats de la saison précédente auraient dû instaurer : Johan Bruyneel, devenu maître à bord de la formation kazakhe suite à la suspension de Vinokourov pour dopage, convainc son ami Lance Armstrong de sortir de la retraite pour chasser un huitième sacre dans le Tour de France. Le Belge et le Texan ont marché sur le Tour au tournant du siècle, ils demeurent encore les patrons du peloton. Pour desserrer l’étau, le Pistolero sait qu’il doit hausser le ton, et devenir un champion encore plus complet. Avec ses jambes et son audace pour moyens d’expression.

Au départ d’Amilly, Contador a déjà accroché le Tour d’Algarve à son tableau après une démonstration dans le contre-la-montre où il se paie le luxe de devancer Tony Martin, grand espoir mondial de la discipline. C’est justement dans l’exercice chronométré que l’Espagnol va impressionner les observateurs et tirer son premier coup de pistolet sur la course, lâché à plus de 50 km/h de moyenne. Au bout des 9,3 kilomètres d’effort solitaire, il relègue Bradley Wiggins à 7 secondes, Luis León Sanchez à 9 secondes, Tony Martin à 11 secondes. Une fessée administrée à ses concurrents, et un avertissement lancé à son coéquipier Lance Armstrong, occupé à parfaire sa condition loin des routes françaises.

Après avoir dégourdi ses jambes du côté de Saint-Etienne, il profite ensuite de l’ascension de la Montagne de Lure, un beau morceau de 13,8 km à 6,6% de moyenne, pour flinguer l’ensemble de la compétition. Fränk Schleck et Luis León Sanchez, victimes les plus résistantes de son effort d’as de la grimpette, finissent tout juste en-deçà de la minute. Les autres boivent grand la tasse. Au soir de cette prodigieuse démonstration, ils ne sont que trois à voguer entre une et deux minutes du Pistolero. Sur une épreuve comme Paris-Nice, habituée à se jouer à coups de secondes, l’écart est immense. Les jeux sont faits, pense-t-on alors.

Le lendemain, les poursuivants directs du Pistolero vont pourtant faire germer les promesses d’une étape dite accidentée ralliant Manosque à Fayence. Harcelé tout au long de la journée par le rythme effréné d’un peloton ne laissant pas filer l’échappée, Contador va oublier les lois élémentaires de l’alimentation qui régissent tout être humain. Et réapprendre au prix fort celles de la pesanteur.

La Caisse d’Épargne de Luis León Sanchez visse dans le col de Bourigaille après un premier passage sur la ligne d’arrivée. Rapidement esseulé, le Pistolero en fait de trop et saute à plusieurs reprises dans les mauvaises roues, celles d’Antonio Colom, qui doit combler 2 minutes et 35 secondes sur son compatriote pour espérer l’emporter. Sanchez, jamais vraiment décroché, revient progressivement à chaque fois que ses remuants compatriotes prennent la poudre d’escampette. Au sommet de la côte de Mons, dernière difficulté répertoriée située à 25 kilomètres de l’arrivée, Contador semble néanmoins avoir mis son maillot jaune à l’abri.

La descente vers Fayence, entrecoupée par de brèves parties planes ou montantes, va pourtant décider du sort de ce Paris-Nice 2009. Sanchez n’épargne rien à son ami et s’échappe en solitaire à la première tentative, alors que le Pistolero est forcé de rouler au service des encombrants Voigt, Schleck, Colom et Chavanel, qui le laisseront tous à sa peine sur la portion de plat précédant l’arrivée. Les kilomètres restants ne défilent pas, et le maillot jaune s’effiloche. La conclusion vallonnée de l’étape prend les traits d’une montagne. Marquant au fer rouge son impuissance, le peloton le gobe comme une mouche pour mieux le recracher aussitôt. Au bout du compte, Contador termine 33e de l’étape, rendant plus d’une minute au groupe qui le précède et presque trois au lauréat du jour, futur vainqueur de l’épreuve.

L’Espagnol confesse sur la ligne s’être senti « complètement vide, à court de forces ». Tout de même lucide, il refait le fil de sa tragique journée : « Jusqu’au kilomètre 65, l’échappée n’est pas partie et le manque de contrôle dans le peloton m’a contraint à travailler dur dès le départ. Comme la course a été très rapide, j’ai un peu oublié de m’alimenter, et surtout de boire. À 40 kilomètres de l’arrivée, je me suis retrouvé seul en essayant de répondre correctement à toutes les attaques, mais mon corps m’a lâché complètement aux 15 kilomètres. »

Spectateur distant de cette spectaculaire défaillance, Lance Armstrong se fend d’un tweet assassin à l’attention de son rival : « Un talent incroyable. Mais il a encore beaucoup à apprendre. » La réponse du Pistolero, quatre mois plus tard sur les routes du Tour de France, sera cinglante.

Par Alexandre Bardin (@AlexandreBardin)

Crédit Photo : AFP PHOTO PASCAL PAVANI
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