Écrit le par dans la catégorie Histoire, Les forçats de la route.

Premier volet d’une série d’articles sur la très particulière année 1919, qui voit de nombreuses grandes courses cyclistes renaître après la fin de la guerre.

Lorsqu’on évoque le lien entre le sport cycliste de haut niveau et la Première Guerre Mondiale, viennent en premier en tête les tragiques décès de François Faber, d’Octave Lapize et de Lucien Mazan, dit « Petit-Breton », grands champions cyclistes du début des années 1900 et qui n’ont pas survécu au conflit, comme beaucoup d’autres de leur génération.

François Faber, Octave Lapize, Lucien Petit-Breton, les trois vainqueurs du Tour de France morts lors de la Première Guerre Mondiale

Cependant, le sport est loin de s’être arrêté. En France, si le vélodrome Buffalo est démantelé, son bois étant utilisé et le site devenant une usine, le Parc des Princes ou le Vél d’Hiv restent actif. Sur la route, Paris-Tours revient dès 1917, affublée d’une jumelle Tours-Paris, entre autres épreuves disputées dans les régions plus ou moins éloignées des tranchées.

À l’étranger, le constat est similaire, avec Milan-Sanremo et Milan-Turin qui ne ratent que l’année 1916 et le Tour de Lombardie qui parvient à avoir lieu tous les ans. En Espagne ou en Suisse, les compétitions continuent également. Même en Allemagne, plusieurs courses ont lieu, dont une grande course en ligne reliant Berlin à Hambourg.

L’armistice de 1918 marque cependant un tournant avec la fin des combats de tranchées. Les coureurs se retrouvent démobilisés petit à petit. Alors que le traité de paix n’est pas encore signé, Henri Desgranges annonce déjà le grand retour d’un Tour de France qui fera pour la première fois étape à Strasbourg, dans l’Alsace-Moselle reconquise, ainsi qu’à Metz, qui l’avait connu quelques années plus tôt, bien qu’étant alors Allemande, grâce au comte Zeppelin, gouverneur de la province, passionné de sport.

Dès le mois de février 1919, l’Auto publie une carte annonçant les grandes courses cyclistes de l’année à venir, un peu comme la presse spécialisée publie ses guides de la saison imminente. On y voit sur les contours de l’hexagone les diverses villes étapes de la Grande Boucle, mais aussi un tracé des grandes classiques du printemps : Paris-Roubaix, Bordeaux-Paris, Paris-Tours et Paris-Bruxelles (dans leur ordre chronologique d’avril à juin). En Italie, le Giro n’est pas évoqué, mais on note la présence sur la carte de Milan-Sanremo et du Tour de Lombardie et de sa très tardive date du 16 Novembre.

Extrait du journal L’Auto du 20 février 1919

Côté Belge, pas de trace non plus du tour national, qui va pourtant reprendre son existence. Les « monuments » d’aujourd’hui ne sont alors pas aussi prestigieux. Côté Wallon, Liège-Bastogne-Liège attendra près d’un demi-siècle pour surpasser le standing d’une Flèche qui n’existe pas encore. Côté Flamand, le « Ronde » n’avait connu que deux éditions. On remarque cependant les marques pour fin avril et début mai d’un Circuit des Champs de Batailles, qui s’apprête à mêler reprise de la vie et début de la commémoration.

Quelques semaines avant le premier grand rassemblement sur la route, un Grand Prix de l’Yser, match Franco-Belge sur la piste remporté dans le vélodrome d’hiver Parisien par le Français Marcel Godivier, double vainqueur d’étape sur le Tour de France avant-guerre, devant Charles Deruyter, né en France mais bien de nationalité Belge, notamment 2ème de Paris-Roubaix et de Paris-Tours. Avait suivi sur le vélodrome d’hiver Bruxellois une victoire d’une paire binationale, composé du spécialiste de la vitesse Marcel Dupuis pour la France, champion d’Europe et vainqueur des 6 Jours de New York, et du double tenant du Tour de France Philippe Thys pour la Belgique.

La Belgique sera à nouveau à l’honneur ensuite, avec le Tour des Flandres. Sa place dans le calendrier d’alors est inversée avec Milan-Sanremo. En effet, il y a exactement un siècle, le « Ronde » s’était disputé le 23 mars, alors que ce qui n’était pas encore la « Primavera » avait lieu le 6 avril. Pour son grand retour, la course créée par Karel Van Wijnendaele, nom de plume à la consonance volontairement très flamande de Carolus Steyaert est plus courte. Alors qu’elle avoisinait les 300 kilomètres, elle n’en fait plus de 230. Il faut dire que bon nombre de routes ont été détruites lors du conflit, sans compter les zones poldérisées proches du littoral qui ont volontairement été inondées au début du conflit pour réduire, en vain, la progression militaire Allemande.

Néanmoins, cette boucle autour de Gand par Bruges, Ostende, Courtrai, Renaix et Ninove est d’importance historique. C’est en effet la première fois qu’on passe la montée cultissime du Kwaremont, qui rassemblera dans quelques jours plusieurs milliers de spectateurs pour son « centenaire ».

Quant au peloton, il s’internationalise un peu, mais reste boudé par les Français et les Italiens. Sur la ligne de départ, les seuls coureurs non-Belges sont issus des Pays-Bas. C’est d’ailleurs un Néerlandais, Frits Wiersma, qui anime le début de l’épreuve, avec une échappée aux côtés de Henri Van Lerberghe.

Ce dernier, vainqueur d’étape à Bayonne lors du Tour de France 1913, était connu pour son côté impulsif, autant sur le vélo que par la parole. Il avait ainsi annoncé avant la course qu’il gagnerait en solitaire et il attaque en effet à Ichtegem, à 120 kilomètres de l’arrivée. Par la suite, il parvient à convaincre un assistant des frères Marcel et Lucien Buysse de leur abandon, alors que seul Marcel s’est arrêté et que Lucien mène toujours le groupe de chasse, en profitant ainsi pour récupérer la nourriture qui leur était due. Un peu plus tard, il s’arrête dans un estaminet pour se ravitailler et il y enchaîne les bières, au point que les organisateurs doivent l’extirper du bar pour qu’il reprenne la course. Encore plus tard, il est bloqué par un train à un passage à niveau. Ce train étant arrêté, il n’hésite pas à traverser un wagon pour ressortir de l’autre côté.

Un hommage original lui a été rendu dans sa ville de Lichtervelde plusieurs décennies après son décès, la commune ayant construit un wagon fictif que traversait le peloton du Tour des Flandres en 2004.

Mais revenons en 1919, avec une victoire épique, obtenue avec 14 minutes d’avance sur le groupe des poursuivants. Les conditions épiques de ce succès, ajoutées à un fort vent de face dans le finale et à la personnalité du vainqueur, qui demandant aux spectateurs du vélodrome de Gand de quitter les tribunes lors de son vélodrome, leur disant qu’il avait une demi-journée d’avance sur le peloton, sont autant de faits qui ont participé à mettre l’encore jeune Tour des Flandres sur le même piédestal que les autres grandes classiques.

Henri Van Lerberghe, lors de son tour d’honneur

Dans le groupe de 6 poursuivants, le sprint pour les places d’honneur est remporté par Lucien Buysse devant Jules Van Hevel et le Néerlandais Frits Wiersma, passé tout proche d’un résultat international, lui qui n’aura finalement que des titres de champion national, avant de devenir un entraîneur renommé dans le monde du demi-fond bien des années plus tard.

Une semaine plus tard, le vent est remplacé par de la pluie lors du succès de Léon Devos dans le neuvième Liège-Bastogne-Liège, qui était seulement le deuxième ouvert aux coureurs professionnels. Le temps était tel que seuls 6 coureurs ont terminé l’épreuve. Encore une semaine plus tard, Angelo Gremo remporte en solitaire un Milan-Sanremo couru d’abord sous le brouillard, avant un grand soleil sur la Riviera. Les Italiens y prenaient alors les neuf premières places, devant le Belge Lucien Buysse. Un peu plus loin, deux Français terminent l’épreuve après plus d’une demi-journée de selle : Jean Alavoine et Marcel Godivier.

Va alors suivre une autre grande course d’un jour : Paris-Roubaix. Mais son parcours doit traverser ce qui était la ligne de front. Entre villages détruits et no man’s land, Eugène Christophe a été chargé de repérer le parcours. Le dimanche 20 avril est celui de Pâques et Paris-Roubaix continuera de se dérouler en ce jour férié pour plusieurs décennies, mais la « Pascale » va bientôt se voir octroyée un nouveau surnom.

Geoffrey L. (darth-minardi)

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Modérateur: Animateurs cyclisme pro