À 25 ans, Guillaume Martin étoffe son palmarès là où on ne l’attend pas vraiment : sur les étagères de bibliothèque. Le talentueux coureur français, 21ème du dernier Tour de France, a joint ses passions pour le cyclisme et la philosophie dans un livre – son premier – où il imagine de grands penseurs prendre part à la plus grande course cycliste au monde. Avec une idée claire dans la tête : montrer que l’activité intellectuelle et l’effort physique de haut-niveau se manifestent dans un même élan, en symbiose. De quoi sauter dans la roue ?
Curiosité embarrassante que de se porter au rayon «Livres de sport» de votre magasin, chercher en vain l’objet que vous désirez sur les étagères, et finalement entendre de la voix de l’employée remisant les ouvrages à côté que l’oeuvre en question se trouve un étage en-dessous, au rayon «Philosophie». Le genre d’affirmation qui interpelle, surtout au sujet d’un livre rédigé par un coureur cycliste professionnel. Mal vous prendrait donc d’imaginer Guillaume Martin dialoguer aux côtés de Bernard Hinault ou Philippe Brunel. C’est bien du côté de Friedrich Nietzsche et Sigmund Freud qu’il faut regarder, et, après réflexion, le bon sens devrait y conduire. Car, dans Socrate à vélo, l’écrivain-cycliste n’est pas le chef d’un orchestre de coureurs professionnels aguerris mais plutôt celui d’un peloton de grands théoriciens de la pensée.
L’ouvrage est implicitement divisé en deux parties, réparties équitablement en temps de lecture. La première entremêle la préparation des équipes – nationales – et des coureurs philosophes (appelés « vélosophes » par Guillaume Martin) avec une réflexion menée par l’auteur sur la place du corps dans notre histoire et dans la sienne, qui l’a conduit à entreprendre un mémoire intitulé « Le sport moderne : une mise en application de la philosophie nietzschéenne ? » puis l’écriture de ce livre. La deuxième porte exclusivement sur le déroulement de la course, qui se tient sur l’exact parcours de l’édition 2017, là même où le coureur français a entamé sa relation avec la Grande Boucle. Souvent dans le ton de la réalité quotidienne du peloton, parfois rocambolesque, la fiction proposée par l’Ornais tient en haleine. Aucune journée n’est occultée, et chacun des participants jouit de son moment de gloire, petit ou grand. Même les commentateurs.
Guillaume Martin commet-il ici un livre de philosophie ou un livre de cyclisme ? On aurait tendance à couper la poire en deux, à l’image de ce qu’est l’auteur, finalement. L’extrait suivant, tiré de l’ouvrage, résume assez bien les choses : « Flaubert disait qu’on ne peut penser qu’assis. Nietzsche affirmait que seules les pensées que l’on a en marchant valent quelque chose. Le vélo réconcilie Nietzsche et Flaubert en réunissant les deux conditions, car nous sommes à la fois assis et en marche quand on pédale. » En se calant dans la roue du coureur de la formation Wanty – Gobert, on sait d’emblée que le voyage sera propre au questionnement intérieur du cycliste professionnel. À travers, notamment, la routine des séances d’entraînement et de récupération.
L’auteur se plaît à évoquer nombre de figures ayant nourri le monde de la pensée, ne manquant jamais l’occasion de référencer leurs travaux et leurs combats. Alors, pour celui ou celle qui n’a pas trop suivi le contenu de ses cours de philosophie au lycée, tenir le rythme du «vélosophe» sera chose complexe. Vous pourriez alors bien vous retrouver dans une situation analogue à celle rencontrée par l’infortuné Heidegger au cours d’un fascinant stage de détection chapeauté par Albert Einstein : largué dans le fossé. Les querelles de philosophes qui jalonnent le récit sont néanmoins plutôt divertissantes à suivre, même pour le profane, et offrent lieu à des péripéties intéressantes (pensons ici à la séance d’entraînement des « vélosophes » grecs sur les pentes du volcan Etna).
Au fil de la lecture, on se rend bien compte que Guillaume Martin n’est pas qu’un philosophe en cuissard, mais aussi et tout simplement un garçon qui aime le vélo et sait en rire. Sont ainsi distillées çà et là des références du cyclisme des années 2000 qui ne manqueront pas de vous faire décrocher un sourire : d’une remarque acerbe sur l’embonpoint d’un célèbre coureur allemand aux encouragements hystériques du manager français exhortant son courageux baroudeur à penser «à sa femme et à ses enfants» alors qu’il se démène face à la furie du peloton, le livre offre au suiveur attentif quelques friandises. Si l’auteur rechigne à utiliser les noms de vrais coureurs, préférant la jouer comme PCM à coups de Jacques Anquepil et autres Erik Zadel, il ne trahit jamais les traits et facultés de leurs alter-ego sur le vélo et en dehors. Une attention sympathique.
Socrate à vélo est, dans son contenu, une expérience d’éveil à l’univers du cyclisme professionnel pour des philosophes chevronnés. Vous serez peut-être, comme Zadel et compagnie, bousculés par l’émergence de ces «vélosophes». Cela vaut quand même la peine de tenir leur roue, et plus encore celle de l’auteur, les lignes qu’il consacre à la relation corps/esprit du sportif étant particulièrement éclairantes.
Socrate à vélo de Guillaume Martin
Éditions Grasset & Fasquelle
192 p.
Par Alexandre Bardin (@AlexandreBardin)
Crédit Photo : Clémence Ducrot