Écrit le par dans la catégorie Analyses, Coup de bordure.

La série des « coureurs racontent… » est de retour avec un nouvel épisode consacré à un domaine incontournable pour tout cycliste professionnel : l’entraînement. Pour vous éclairer sur ce thème, trois coureurs français ont accepté de répondre à nos questions. Maxime Bouet, 32 ans, 12 saisons au plus haut niveau et membre de l’équipe Arkéa Samsic. Alan Riou, 21 ans, néo-professionnel, lui aussi membre de la formation Arkéa Samsic. Et enfin, Jérémy Lecroq, 23 ans, vainqueur du GP de la Ville de Lillers l’année dernière avec son équipe Vital Concept.

Cet article est à retrouver dans notre guide de la saison 2019 à télécharger ici : https://legruppetto.fr/telechargements/Dossier%20pr%c3%a9sentation%20saison%202019%20par%20Le%20Gruppetto%20-%20PCM%20France.pdf

Avant de rentrer dans les détails, qu’est ce que représente pour vous l’entrainement en tant que cycliste professionnel ?

Alan Riou : Du plaisir ! Quand c’est du simple foncier, moi j’aime bien, on se balade finalement. Il y a une deuxième partie où c’est du sérieux, où on sait qu’il faut travailler certaines spécificités pour s’améliorer. Avec des choses qu’on ne va pas forcément aimer mais on sait que si on le fait, ça marchera mieux.

Maxime Bouet : C’est la base de tout, c’est quelque chose que tu acquiers enfant, c’est obligatoire pour pouvoir être performant et passer des paliers. C’est un passage obligatoire. Il faut savoir se faire très mal à l’entraînement, on doit savoir combattre le froid, la pluie… Ce sont des heures de galère pour pouvoir être au niveau le jour de la course.

Jérémy Lecroq : Comme Maxime, c’est la base fondamentale du vélo. C’est là où l’on fait le plus de sacrifice pour répondre présent et être au mieux en course. Si un coureur ne s’entraîne pas, il aura forcement moins de résultat.

Combien de kilomètres effectue un professionnel par an ?

AR : Les deux dernières années j’étais aux alentours de 20 000 kilomètres pour 70 jours de courses en amateur. Là, c’est ma première année en tant que professionnel, on verra ce que ça va donner, mais ça sera encore un peu plus.

JL : Une saison pro, je prends des grandes marges, mais c’est entre 25 000 et 35 000 kilomètres.

Ah oui, plus qu’un aller/retour Paris – Pékin par la route (ndlr : 21 200 kilomètres) ! Et toi, Maxime, tu es à combien ?

MB : Je suis plutôt dans la moyenne, je suis un coureur qui ne fais pas beaucoup d’endurance, je fais bien plus d’exercices.

Pourquoi donc ?

MB : J’aime bien me lever le matin et avoir des intensités à effectuer, histoire d’avoir un but quand je vais à l’entraînement. C’est un peu spécial mais j’aime bien faire un truc qui me caractérise.

Maxime Bouet, qui a débloqué le compteur de victoires pour son équipe en 2018 sur le Tour de Savoie Mont Blanc.

Concernant les périodes de repos, ça se passe comment pour vous ?
MB : Ça va faire deux ans que j’essaie de faire une coupure un peu plus longue, avec un mois d’octobre où je ne fais pas du tout de vélo. Enfin cela dépend quand j’arrête, mais je fais un mois sans rouler ; que ça soit VTT ou vélo de route. Je ne fais d’ailleurs presque pas de sport.

JL : Personnellement j’ai besoin de couper complètement du monde du vélo quand j’observe une période de repos. Et j’ai besoin d’aller voir des amis, aller boire un café dans le centre-ville pour discuter, profiter de la vie à côté du vélo. C’est vrai que quand on est concentré à 100% sur le cyclisme avec nos objectifs, on doit s’abstenir de voir la famille, les amis, la copine… Alors que c’est important. Du coup, la coupure totale c’est ce que j’ai mis en place pour profiter. Parce que, après quand faut remettre en route on repart à 100 % sur les objectifs.

Et en pleine saison c’est pareil ?

MB : Il y a quelques coupures dans la saison, ça peut intervenir juste après Paris-Nice ou au début du mois de mai pour préparer le Dauphiné et le Tour de France. Ça va être une petite semaine de micro-coupure. Il y a des moments où tu fais trois-quatre jours sans rouler. Tu ne perds pas trop de rythme, c’est idéal quand tu as besoin de souffler. Et ce sont des moments obligatoires, il faut savoir reculer pour mieux sauter.

Mais c’est quoi une journée de repos ?

MB: Je préfère ne pas aller rouler une journée de repos, on voit parfois sur internet « coffee ride », machin… ouais mais tu prends ton vélo et dès l’instant où tu mets ton cuissard tu fais du vélo et tu vas t’entraîner pour moi. Je suis plus le mec pour qui une journée de repos c’est une journée de repos, on ne touche pas au vélo ! J’ai l’impression dès que je mets le cuissard ça dézingue un peu la sensation de fatigue où tu te dis « j’ai le cuissard je vais partir rouler ». Pour moi ce n’est pas un vrai repos.

Et est ce qu’on peut vraiment parler de repos quand on doit faire attention à son poids etc… ?

JL : Chaque coureur est différent, il va avoir sa vision, une façon de faire, son organisme… Chacun fait à sa sauce. Certains ont besoin de plus faire le job sur la nutrition et l’entraînement pour préparer leurs objectifs. Le repos, ça s’adapte a chacun.

MB : Mais il ne faut pas avoir peur de couper et de se reposer. Il y a beaucoup de jeunes qui ont peur en se disant qu’ils vont perdre leurs acquis. Alors qu’en fait c’est obligatoire si tu veux progresser, t’améliorer, il faut savoir se reposer.

Tu parles des jeunes, justement, quand tu vois ces jeunes cyclistes arrêter le vélo avant même de passer pro, alors qu’ils ont un talent fou, qu’en penses-tu ?

MB : Je me considère presque comme un ancien maintenant et il y a une chose qui, non pas me fait peur, mais qui est flagrante. C’est qu’en fait j’ai l’impression que les jeunes, ils arrivent en amateur, en sortant des rangs juniors, ils connaissent déjà tout sur l’entraînement, le matériel, les watts, la nutrition, etc…

C’est la réponse au fait qu’ils n’arrivent pas à surmonter la dernière marche selon toi ?

MB : C’en est peut-être une effectivement. Certains sont très forts chez les juniors et ont du mal à passer des caps, parce que j’ai l’impression que chez les jeunes on est déjà comme des pros, dans les mêmes conditions. C’est un mauvais problème. En junior on se prépare à être de futurs pros, mais en cadet ça doit être un sport, un plaisir, une passion et non pas une corvée.

C’est quoi la recette pour ne pas en arriver à ce stade ?

MB: Il faut à chaque fois que tu changes de catégorie, avoir une marge de progression. En cadet tu vois des enfants avec des supers roues, des capteurs de puissance, ils sont supers affûtés, limite autant que des professionnels… Là il y a un problème. Si tu n’as pas les caps à passer derrière, ça ne peut pas le faire et c’est assez logique.

Tu rencontres ce genre de coureur ?

MB : Je vois passer chaque année des stagiaires, des jeunes avec nous. Ils arrivent des rangs juniors sans avoir effectué une course en tant que professionnel et ils te parlent de watts, de machins… Ils connaissent tout… Et je dis « waouh » ! Pour moi c’est un problème. On le rencontre partout. Même chez moi à la maison chez les coureurs régionaux. Après ce n’est pas spécifique aux coureurs français, c’est un problème dans les autres pays aussi.

Alan Riou, un des meilleurs espoirs français, vainqueur d’une étape du Tour de l’Avenir.

Vous préférez vous entraîner seul ou en groupe ?

AR : Sur les sorties foncières, j’aime bien avoir du monde et sur les spécifiques je préfère aller seul.

JL : Également, ça dépend des sorties que j’ai à faire. Si j’ai une longue sortie d’endurance, de cinq, six heures je préfère aller avec deux ou trois copains que j’ai dans la région de Reims. On peut discuter pour passer le temps. A l’inverse, quand je fais une sortie plus courte de deux, trois heures, avec des intensités et des exercices spécifiques, là je préfère rouler et faire mes exercices correctement tout seul de mon côté.

Vous vous rejoignez, mais pourquoi ces préférences ?

JL : Le cyclisme est un sport tellement dur que ça demande beaucoup d’exercices, de spécialités propres à chacun. Je préfère être seul lors des séances spécifiques, plutôt que d’être avec un collègue à l’attendre en haut d’une bosse par exemple.

Qu’est ce qui vous motive le plus quand vous prenez votre vélo pour un entraînement ?

AR : Je suis dans une région où on a la mer, les Monts d’Arrée… Ça m’évade un peu et le temps passe vite. Même pas besoin d’avoir de musique, j’aime bien observer ce qu’il y a autour de moi. Je fais mes exercices et ça passe encore plus vite. Ça me plaît tout simplement !

MB: C’est une passion avant tout. Pour laquelle je réussis à en vivre vu que je suis professionnel depuis douze ans. Donc forcément l’entraînement c’est obligatoire, même en amateur. Si tu t’entraînes pas, t’es nul et tu ne peux pas y arriver.

JL : Pour moi ce sont les objectifs futurs, c’est ce qui me motive le plus. Quand je pars rouler c’est la petite motivation supplémentaire pendant un exercice de force, de PMA… C’est le petit plus qui va me faire aller plus loin.

Pendant qu’on parle de séance, il y a un problème majeur ce sont les voitures… Comment vous le vivez ?

AR : En Bretagne il y a des coins où on n’est pas trop embêté quand on connaît les routes. A l’inverse dans le sud, vers Nice il y a beaucoup de voitures. On a quand même des frayeurs une fois par semaine. C’est un gros problème qui ne va pas du tout en s’améliorant. Il faut faire vraiment attention.

Selon vous, qu’est-ce qui est le plus dur dans le métier de cycliste ?

JL : C’est un ensemble. C’est la vie en général avec de gros sacrifices. Nous avons un environnement plutôt sain en dehors du vélo, ce qui veut dire que nous sommes à carreau sur la diététique. La vie de famille, la vie de couple et les enfants sont mis de côté. Même si ce n’est pas le cas pour moi (rires). Et puis forcément sur le vélo ce sont des sacrifices à l’entraînement, avec des efforts conséquents.

AR : Quand il y a des moments difficiles, des coups de moins bien on ne sait pas forcément quoi faire. Et c’est important d’être bien encadré, d’avoir quelqu’un en qui on a confiance. Si on est vraiment tout seul ça peut être dur de savoir quoi faire. Mais il faut positiver, parce qu’on a quand même une belle vie.

Il y a des personnes dans l’équipe pour vous aider quand ça ne va pas ?

AR : Dans l’équipe il y a déjà deux entraîneurs, et chaque coureur a un référent, qui vient prendre des nouvelles plusieurs fois dans le mois.

Il y a une période dans l’année où les sacrifices sont plus difficiles ?

JL : Les bases fondamentales se font l’hiver. Durant les stages, on fait beaucoup de kilomètres pour endurer toute la saison à venir. Et on fait aussi énormément attention à la diététique. C’est important mais la vie de famille également.

Jérémy Lecroq en plein effort sur les « ribins » du Tro Bro Leon.

J’imagine que vous avez déjà eu des moments où vous en aviez marre à l’entraînement ?

MB : Ah bah c’est quand tu fais tout bien et que ça marche pas. Quand tu fais attention à la nourriture, quand tu t’entraînes comme un fou et que les résultats ne suivent pas. Là tu remets tout en question, sauf que c’est ça qu’il ne faut pas faire.

Pourquoi ne pas changer de cap ?

MB : Il faut avoir une ligne de conduite, la garder et quand tu te dis que ça va marcher, faut croire en ce que tu fais. Il faut croire en soi, en son entraîneur pour pouvoir y arriver. Si tu es tout le temps en train de remettre en cause ce que tu fais, tu es mort !

Qu’est ce qu’il faut pour réussir dans le cyclisme ?

MB : Il faut être sérieux, ça c’est clair et net. Il faut être très motivé, courageux. Pour réussir il ne faut pas non plus trop en faire. Ni pas assez… On est tous différents, et sur ça il faut faire attention. Certains coureurs préfèrent faire de l’endurance quand d’autres préfèrent les intensités. Certains préfèrent avoir un ou deux jours de repos complet dans la semaine quand d’autres apprécient rouler toute la semaine. Le bon entraîneur, c’est celui qui va trouver les entraînements justes pour son coureur.

Le cyclisme a quoi de plus comparé aux autres sports ?

MB : Je me vante comme je vante tous les coureurs cyclistes, mais pour moi c’est le sport le plus dur, personne ne nous arrive à la cheville. Le boxeur, bien sûr il en prend plein la gueule (sic), mais cela ne dure que quelques instants et il n’a pas un match de boxe tous les jours. Le marathon, c’est très dur, mais le mec il fait une course par trimestre.

Pour toi, pas de discussion possible à ce niveau ?

MB : Prenons une course comme le Tour de France. Un Grand Tour, il faut l’avoir vécu pour connaître les sensations où tu remontes sur le vélo en vrac complet, tu as mal partout mais tu repars pour 200 bornes avec des cols parfois sous le froid… Pour moi c’est le sport le plus dur du monde, c’est clair et net.
C’est un sport qui demande de l’entraînement tout en étant extrêmement sérieux sur la nutrition, l’hygiène de vie, il ne faut oublier aucun paramètre. Il est nécessaire d’avoir un rapport poids/puissance au top. Il faut être léger, donc faire attention aux quantités que l’on mange, mais il faut de la puissance, c’est-à-dire faut regarder ce qu’il y a dans l’assiette pour avoir cette puissance. Il faut de l’endurance, c’est encore pareil, c’est un savant mélange de tout.

Maxime nous parle de la dureté de ce sport, justement quand on est jeune, ça ne doit pas être facile de concilier les études et l’entraînement ?

JL : J’arrivais à lier les deux, ce n’était pas simple. Quand d’autres coureurs étaient chez eux à se reposer eh bien, j’étais en cours. Mais ces sont des habitudes à prendre. Et coureur cycliste c’est tellement contraignant que c’est important de faire autre chose que du vélo parce que avec les compétitions, les entraînements, l’hôtel… C’est peut-être un bonus d’aller à l’école. Ça me permettait de faire autre chose. Mais du coup quand j’étais sur le vélo, j’étais vraiment concentré sur ce que je faisais et a contrario quand j’étais à l’école je ne pensais pas au vélo et j’étais concentré sur mes études.

Maintenant que vous êtes professionnels, vous avez continué vos études ?

AR : J’ai fini mon BTS électro-technique, l’année dernière c’était ma première saison 100 % vélo. J’ai pu voir comment on composait un emploi du temps uniquement vélo, chez les amateurs. Là je suis néo-professionnel et libéré des études.

JL : Pour moi, dès que j’ai eu l’opportunité de passer chez les professionnels, j’ai arrêté et je me suis mis à fond dans ma vie de coureur cycliste, pour l’instant ça me réussit par trop mal. Et j’espère que ça continuera.

Pour conclure, un de vous a t-il une anecdote sur un moment qui lui a fait comprendre l’importance de l’entraînement ?

MB : Je me souviens quand j’étais en junior, à la Pomme Marseille. J’étais très fort à cette époque, dans les 2-3 meilleurs français. J’avais des qualités alors que je ne m’entraînais pas énormément et je n’étais pas très sérieux sur la nourriture non plus. Mais avec des qualités en junior on arrive à exceller. Par la suite en espoir je suis parti au CF Chambéry, où je me suis retrouvé en chambre avec mon meilleur copain, Thomas Rostollan.
Là on était un peu plus livré à nous même, et ça a été la débandade. Je ne me suis pas beaucoup entraîné, je ne faisais pas du tout gaffe à la nourriture. On sortait en boite de nuit une à deux fois par semaine, ça a été catastrophique. (rires) Cette saison là a été catastrophique au niveau sportif.
L’année d’après, Frédéric Rostaing (ndlr : le manager de Delko Marseille Provence) m’a appelé et m’a dit «Max’ je veux que tu reviennes à Marseille, je vais t’entraîner…». Du coup je me suis entraîné, je ne mangeais pas beaucoup et j’ai gagné la première course de l’année élite dans le Sud. Là pris conscience qu’il faut s’entraîner, qu’il faut faire attention à la nourriture et avoir une hygiène de vie au top pour réussir. Ça fait maintenant 12 ans que je suis pro, je me répète chaque jour « t’es obligé de faire ci, t’es obligé de faire ça … », parce que sans entraînement et sans hygiène de vie tu n’y arrives pas, c’est impossible.

Par Awen Le Gall.

Crédit Photo : Awen Le Gall & Tour de l'Avenir / ASO
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