Écrit le par dans la catégorie Interviews, Les forçats de la route.

8 mars 2018. À peine 48 heures après Jonathan Hivert, un deuxième coureur du Team Direct Energie s’en va lever les bras et glaner là un second bouquet pour l’équipe sur Paris-Nice. Au terme d’une étape piégeuse et propice aux barouds, Jérôme Cousin va emporter la mise, après avoir joué à quitte ou double avec son adversaire du jour, le jeune Nils Politt, de Katusha-Alpecin.

« Je ne m’attendais pas du tout à être sur Paris-Nice »

 

Après une saison 2017 largement amputée du fait de blessures, c’est un Jérôme Cousin regonflé qui s’élance sur Paris Nice. L’enjeu est de taille : l’équipe participe à ce qui va être sa seule compétition World Tour d’une semaine, et lui, doit retrouver les sensations de jadis, celles qui lui ont tant manqué la saison précédente. Retrouver le plaisir sur un vélo en somme. Le début de saison de Direct Energie a été plus que satisfaisant : Thomas Boudat, Jonathan Hivert et Lilian Calmejane sont tous revenus victorieux d’une course en février. De ce fait, il n’était pas si évident de voir Jérôme Cousin aligné sur ce Paris Nice : « ça n’a pas dû être un choix simple à faire pour les directeurs sportifs car tout le monde était déjà performant. Comme je revenais de loin, je ne m’attendais pas du tout à être sur Paris-Nice en début de saison, je pensais plus à m’améliorer pour retrouver mon vrai niveau ».

Ainsi, sur ces routes d’Île-de-France, lever de rideau de l’épreuve, le transfuge de Cofidis épingle le premier dossard de cette course qui mène au sud et au soleil, avant tout dans un rôle bien connu de coéquipier pour Thomas Boudat, mais aussi de Lilian Calmejane. La course prend son envol, le peloton franchit une à une les étapes : Meudon, Vierzon puis Châtel-Guyon. Lors de cette étape, Jonathan Hivert lève les bras, devant Luis Leon Sanchez et Remy Di Gregorio. Quant à lui, Cousin n’a pu jouer son rôle de gregario comme convenu : « J’ai été lâché à cause d’un incident mécanique, à 30 – 40 km de l’arrivée et j’ai vraiment fait une fin d’étape, malheureusement et finalement, heureusement, en dedans. Je suis arrivé à Salon de Provence avec de la fraîcheur, ça s’est plus ou moins bien goupillé ». D’ailleurs, la veille, le chrono de Saint Etienne confirme ces belles dispositions : 35e, à 1 minute 25 du vainqueur du jour, Wout Poels. Un résultat plus qu’honorable pour un coureur sur le retour et qui plus est, qui n’a découvert son vélo de chrono que le dimanche précédent, sans jamais pouvoir rouler avec.

C’est sous un soleil printanier, qui irrigue de sa douceur les journées de mars, lors du briefing d’avant course, que Jérôme Cousin apprend quel sera son rôle durant cette journée : « J’étais désigné pour aller dans l’échappée et prendre le maillot à pois. Les DS l’avaient déjà prévu, mais ils ne me l’ont dit que tôt le matin, pour que je passe une bonne nuit, même si ça ne m’aurait pas empêché de dormir ». L’étape est loin d’être facile sur le papier : un col de 2e catégorie s’enchaînant sur un 1re catégorie, puis, deux 3e catégories. Pas de quoi effrayer le futur vainqueur du jour : « être échappé en montagne, ça ne me fait pas vraiment peur. D’ailleurs sur la Vuelta, j’aurais pu remporter une étape mais je suis tombé à 100 mètres de la ligne. La haute montagne, quand je suis bien affûté, ça ne me fait pas peur. Là j’avais encore quelques kilos en trop du début de saison mais de toute façon le col était loin de l’arrivée ». De ce fait, le danger est ailleurs, la difficulté du dénivelé présenté est perverse. Car la dernière plus grosse difficulté, le col du Négron est située à plus de 50 kilomètres de l’arrivée. Rien ne promet alors que cette étape ne doive absolument échapper aux sprinters.

« Je ne jouais que gagnant ou rien »

Jérôme Cousin aura eu raison de Nils Politt dans le final de cette 5e étape de Paris-Nice 2018 vers Sisteron pour obtenir son premier succès en World Tour.

C’est lors des premières rampes, sitôt la course lancée, que le coureur formé au Vendée U, jette ses forces vives dans la bataille. Dans cette côte non répertoriée, il possède rapidement une trentaine de secondes d’avance sur le peloton qui a laissé trois autres coureurs s’éloigner : « j’ai attendu Nicolas Edet et Julien El Fares pour faire un petit bout à 3 et puis Politt est rentré sur nous dans la descente quelques kilomètres plus loin ». À ce moment-là de la course, un seul objectif ne compte : « C’était une journée où l’on pouvait prendre le maillot à pois, donc je jouais les points à fond ». A ce compte-là, la composition du groupe de tête est idéale : 2 grimpeurs, rompus aux échappées aux long cours mais dont la pointe de vitesse n’est pas le point fort et l’Allemand, gros rouleur :« il fallait juste espérer que la composition de l’échappée me permette d’atteindre mes objectifs. Si tu veux essayer de jouer la gagne il faut essayer de s’assurer d’être le plus rapide du groupe en cas d’arrivée au sprint, ou pour pouvoir ramasser les points aux différents classements intermédiaires ».

Et la moisson démarre : Col du Pointu, Col de Lagarde d’Apt, Col du Négron. A chaque fois, Jérôme Cousin bascule en tête, malgré les tentatives de Nicolas Edet de lui contester les pois. Malgré ces à-coups de courte durée, le rythme des ascensions est régulier, afin ne pas mettre Politt dans le rouge, lui qui ne semble guère à l’aise sitôt que la route s’élève. Le peloton, lui, comme à son habitude, joue au félin et s’amuse avec les hommes qu’il tient à portée de griffes : 4 minutes à 60 kilomètres de l’arrivée. L’objectif des pois est rempli, le podium attend déjà le coureur de Direct Energie. En attendant d’affronter les acclamations du public à Sisteron, vient le temps d’envisager sérieusement la deuxième échéance du jour : la victoire d’étape : « J’avais vu qu’après le 3e col, c’était une vallée en faux plat descendant. Même s’il restait ensuite 20 à 30 km sur le circuit final, si on arrivait avec 3 minutes d’avance sur la ligne, on pouvait jouer la gagne. Il suffisait qu’on fasse une belle descente, qu’on ne se regarde pas et qu’on envoie les watts jusqu’au circuit ».

Le protégé de Jean-René Bernaudeau s’y emploie donc avec son compère et futur adversaire, Nils Politt. Dans les cols, ce sont essentiellement les grimpeurs qui assuraient le train. Échange de bon procédé, au tour désormais des rouleurs de prendre le relais. Derrière, le chat a sorti les crocs. Au premier passage sur la ligne d’arrivée, le matelas, qui n’aura guère été épais tout au long de la journée, tombe à 2 minutes. Il reste alors 18 kilomètres pour les hommes de tête, et un dernier talus à franchir. Peut-être pour l’anticiper, le coureur de Katusha-Alpecin place un démarrage à 16 kilomètres de l’arrivée et fait le trou tandis que derrière, Jérôme Cousin la joue attentiste : « là, c’est mon premier coup de bluff, mes relais, je ne les appuie plus du tout. Je ne me suis pas mis de pression, je n’avais pas fait beaucoup de jours de course auparavant, je ne jouais que gagnant ou rien (sic)». Nicolas Edet cède et se met à la planche tandis que son ancien collègue chez Cofidis attend son heure, confiant en ses capacités du moment, et sa fraîcheur : « je savais que sur une bosse comme la dernière sur le circuit, je pouvais boucher un écart conséquent. C’était une côte de trois, quatre bornes et en la montant en injection, je savais que je pouvais rattraper 40, 50 secondes ça ne me faisait pas peur. Je voulais le rattraper avant la fin de la montée pour qu’on ne soit plus que deux ».

« Je n’avais jamais fait ça et je ne le regrette pas »

Jérôme Cousin, ici à l’arrivée à Mûr de Bretagne lors du dernier Tour de France. Un Tour qu’il aura animé par ses qualités de baroudeur, à l’image de son Paris-Nice.

L’accélération est brutale et laisse sur place Nicolas Edet ainsi que Julien El Fares. Il faut peu de temps à Jérôme Cousin pour rattraper le coureur allemand, qui bute face la pente qui s’offre à lui. Et voilà qu’ils basculent tous les deux au sommet de cette ultime difficulté. Commence alors la deuxième manche de la partie de poker qu’a décidé de jouer le futur vainqueur à Sisteron : il se place bien au chaud dans la roue de Politt, et ne prend plus de relais pendant 5 kilomètres. Derrière, le peloton n’est pourtant plus qu’à quelques encablures, mais ça, Cousin ne le sait pas, n’ayant plus de nouvelles de son directeur sportif depuis la dernière côte : « Je me suis dit : “tu joues ça, si tu te fais reprendre par le peloton et bien tu as ton maillot à pois”. On avait déjà remporté une victoire avec Jonathan quelques jours auparavant, ma journée était déjà réussie, le reste n’était que du bonus. Quand on est arrivé dans le final, je n’avais plus de nouvelles du peloton et je n’y pensais tout simplement pas, j’ai joué cette option à fond. Je n’avais jamais fait ça et je ne le regrette pas ». Le duel psychologique tourne immédiatement en faveur de Jérôme Cousin, le coureur de Katusha-Alpecin se met à tirer des bouts et entame alors un contre-la-montre de 10 kilomètres contre le peloton.

Derrière, le coureur de Direct Energie ne répond pas à son compagnon d’échappée qui le sollicite à plusieurs reprises. Il reste stoïque, concentré sur son objectif, son sprint. Tandis que le peloton semble se rapprocher inexorablement, pointé à moins de 30 secondes, à 5 kilomètres, de l’arrivée, Cousin fait toutefois une concession sur la tactique initiée jusqu’alors et prend quelques relais timides. Un coup tactique également, histoire de ne pas pousser son adversaire à bout:« Quand quelqu’un s’énerve après toi, tu as l’option de répondre et de t’énerver ou de ne rien dire. Mais le problème, c’est que tu peux également l’énerver et il risque de baisser les bras. Il vaut mieux ignorer les remarques, mais je voulais aussi éviter de trop l’agacer, c’est pour ça que j’ai roulé. Le peloton derrière, ça m’était totalement égal ». Politt a beau essayer de fausser compagnie à son bien trop encombrant acolyte, il n’y parvient pas. Le voilà qu’il lance le sprint à 300 mètres de l’arrivée, mais en vain, car la pointe de vitesse du Mariligérien a vite fait de le rappeler à la réalité. Il s’en est d’ailleurs fallu de peu que le peloton ne gobe les rescapés de l’échappée, mais Jérôme Cousin peut enfin lever les bras, 5 ans après son succès lors de la troisième étape sur l’Étoile de Bessèges.

Bien entendu, ce genre de victoire n’a pas presse favorable. Le spectateur n’a pas vraiment goût pour ce genre de coups tactiques. Le coureur de Direct Energie doit désormais faire face aux critiques :« j’ai reçu beaucoup d’insultes après cette étape dont certaines assez violentes. C’était plus des “footix” qui ne connaissent pas le vélo. Ceux qui connaissent le vélo ont su apprécier la tactique des 10 derniers kilomètres. C’est facile de mettre une croix dans une case sur quelqu’un quand tu ne passes pas de relais sur les 5 derniers kilomètres mais pour ma part je n’ai aucun problème de conscience vu comment s’est passé la journée. Si l’on est arrivé avec de l’avance sur le circuit final c’est en grande partie grâce à moi ». Katusha-Alpecin ne l’entend pas de la même oreille, allant jusqu’à dénigrer ces Français de seconde division : « Là, c’est un Français qui gagne donc les étrangers sont peut-être plus virulents quand c’est comme ça. Après tout, est-ce que le directeur sportif, ce n’est pas son boulot de dire à Politt : “si tu veux jouer la gagne, arrête de rouler” ? À un moment, il y en a un qui est malin et l’autre qui est bourrin, c’est tout. Personne ne lui met un flingue sur la tempe pour qu’il roule et il le fait de son plein gré »

Jérôme Cousin ce jour-là, a “joué avec les couilles” (sic) de ses adversaires, avec audace et sans remords, comme tant d’autres l’ont fait avant lui. Au poker du cyclisme, le bluff s’est avéré gagnant, alors, peu importe finalement, le chant lancinant de la polémique, car aux jeux de hasard, ne dit-on pas que la chance sourit aux audacieux ?

Propos recueillis par Bertrand Guyot (@bguyot1982) pour Le Gruppetto

Crédit Photo : Alex BROADWAY (ASO) / Ronan Caroff / 
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Re: Jérôme Cousin vous raconte sa victoire d'étape sur Paris

Messagepar Beobachter » 21 Nov 2018, 19:57

Cousin le merveilleux a écrit:C’était plus des “footix” qui ne connaissent pas le vélo. Ceux qui connaissent le vélo ont su apprécier la tactique des 10 derniers kilomètres. C’est facile de mettre une croix dans une case sur quelqu’un quand tu ne passes pas de relais sur les 5 derniers kilomètres mais pour ma part je n’ai aucun problème de conscience vu comment s’est passé la journée. Si l’on est arrivé avec de l’avance sur le circuit final c’est en grande partie grâce à moi


Il n'a quand même peur de rien :lol: :cry:
(et je passe sur la complainte sur les pauvres petits Français détestés par les étrangers :lol: :cry: )
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Re: Jérôme Cousin vous raconte sa victoire d'étape sur Paris

Messagepar Médé33 » 22 Nov 2018, 20:59

Il a super bien joué le coup ce jour là. Bravo à lui.
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Re: Jérôme Cousin vous raconte sa victoire d'étape sur Paris

Messagepar Lucas04100 » 24 Nov 2018, 21:43

Cousin qui aime le tweet de Trifon mdr
Il essaye de jouer avec les couilles du picardo-bulgare.
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