Didier Tiffon sur le podium du Tour de Gironde

Écrit le par dans la catégorie Interviews, Les forçats de la route.

Dans l’ombre du Tour de France et de toutes les autres compétitions cyclistes, arbitres et commissaires sont pourtant un des éléments les plus importants de la course. A l’occasion de la Grande Boucle, nous avons rencontré Didier Tiffon, arbitre fédéral présent sur le Tour l’an dernier et qui compte plus de quinze Grandes Boucles à son actif.

Pour commencer, comment êtes-vous devenu arbitre ?

Quand je n’étais plus coureur, je voulais toujours m’investir dans le monde du vélo. Alors au départ j’ai fait speaker et, à l’époque dans les années 1990, il fallait passer un examen d’arbitre. J’ai passé mon examen d’arbitre et je suis devenu speaker au Vélodrome de Bordeaux lors des compétitions sur piste. Un jour, il manquait d’arbitres, donc le responsable des arbitres de la Gironde, André Vermeulen, m’a demandé de l’assister. Je me suis assis à côté de lui en tant que secrétaire, et c’est comme ça que je suis devenu arbitre départemental. De là, j’ai passé les examens au fur et à mesure pour devenir arbitre sur le Tour de France.

Quelle est la différence entre un arbitre fédéral comme vous et un arbitre international ?

Je peux faire plein de postes, alors que l’arbitre UCI, lui, ne fait que de la voiture. Pour moi, c’est plus intéressant d’être arbitre fédéral : tu peux être arbitre moto, arbitre titulaire voiture, juge à l’arrivée… Il y a plusieurs postes qui sont intéressants.

En quoi consiste votre rôle ?

Nous sommes là pour faire appliquer le règlement dans les meilleures conditions. Si on est juge à l’arrivée, on est là pour classer tous les coureurs à leur place attribuée, avec le classement par points ou du meilleur grimpeur. Le chronométreur donne le classement général au temps, mais c’est quand même le juge à l’arrivée qui est garant de tous les classements. Les commissaires moto et le commissaire voiture surveillent durant la course tous les aléas qu’il pourrait y avoir, concernant la triche surtout.

Désormais, il y a aussi les commissaires vidéo qui aident pour cela…

C’est la première année que l’UCI met en place des commissaires vidéo. Il y a un arbitre qui est dans un camion indépendant, avec chaque image proposée par la télévision. Lui verra toutes les images, même celles que la télévision ne diffuse pas. Il pourra infliger des amendes et des pénalités en fonction de ce qu’il aura vu. Il a un système vidéo où il peut enregistrer les images pour qu’à l’arrivée les directeurs sportifs des équipes puissent voir et ne pas contester les décisions prises par l’arbitre vidéo.

Les arbitres sont des bénévoles ?

On est tous bénévoles, ce n’est pas comme dans le football ou le rugby où il n’y a que des professionnels. On a droit à une rémunération juste pour les frais, qui n’est pas énorme. Les arbitres de football peuvent toucher 5 000 euros par match par exemple, mais un arbitre international sur le Tour de France va toucher 160 euros par jour, et un arbitre fédéral touche 110 euros par jour.

Arrivée de l'étape de Chambéry sur le Tour de France 2017, remportée par Rigoberto Uran

Juge à l’arrivée l’an dernier, Didier Tiffon et son collègue avaient donné Warren Barguil vainqueur de l’étape de Chambéry à la volée, avant que la photo-finish ne vienne donner la victoire à Rigoberto Uran – Photo : Florian Pépellin / CC BY-SA

Cette année, vous n’êtes pas dans la liste des commissaires pour le Tour de France. Les postes tournent ou c’est un choix de votre part ?

J’aurais bien voulu y retourner, ça c’est clair ! Malheureusement, je n’ai pas été choisi par la commission nationale d’arbitrage. Cette commission, entre 2017 et 2018, a changé à 100%, et n’a pas pris les mêmes critères que celle qu’il y avait auparavant. Les années précédentes, ils gardaient 50 % des arbitres et mettaient 50 % de nouveaux. Cette année, ils ont décidé de tout révolutionner. Moi, ça ne me dérange pas, j’ai fait le Dauphiné Libéré donc j’ai toujours une course World Tour dans les valises pour cette année. En plus il y a moins de pression, c’est plus tranquille. C’est plus sympa de faire Paris-Nice ou le Dauphiné Libéré que le Tour de France parce que médiatiquement, comme c’est moins important, ASO met moins de pression par rapport aux arbitres.

De quel type de pression parlez-vous ?

Par exemple, lors d’un sprint intermédiaire pendant le Tour de France, on déroule le film avec l’opérateur de la société privée qui s’en occupe. Notre but est d’envoyer les résultats sur Radio Tour avant que Thierry Gouvenou ou Christian Prudhomme ne les reçoivent par SMS par la société privée. C’est une course contre-la-montre que l’on fait. C’est très intéressant de montrer que l’on est encore décisionnaire sur certains points, notamment sur les classements intermédiaires. L’an dernier, il y avait également Quick Step qui, plusieurs jours, voulait savoir si je maintenais le classement que j’avais diffusé sur Radio Tour. Thierry Gouvenou m’appelait sur Radio-commissaires et me demandait si je le maintenais. Il faut être sûr de soi et dire « Oui, de toute façon j’entérine ». Quand ils font ça deux-trois fois, au bout d’un moment ils ne t’embêtent plus, parce qu’ils voient que tu ne marcheras pas dans le rang. Comme il y a beaucoup d’enjeux, automatiquement c’est compliqué. Notamment l’affaire de Sagan l’année dernière : les arbitres UCI ont pris la décision d’exclure Sagan, et le Directeur Sportif, le Directeur Général de l’équipe sont venus voir les arbitres pour mettre une pression énorme et pour ne pas le foutre dehors (sic). Il y avait de tels enjeux financiers, avec Sagan sur le Tour de France, que Bora ne pouvait pas se permettre de laisser passer l’affaire sans mettre la pression.

Qu’est-ce qui vous a le plus marqué sur le Tour de France ?

Ce qui m’impressionne, c’est qu’on est mis sur un piédestal. ASO nous considère comme des personnalités très importantes, mais paradoxalement on nous demande de nous montrer le moins possible. Je ne veux pas être vu à la télévision tous les jours, ce n’est pas la question. Mais sur le Dauphiné, tous les jours il y avait au moins une ou deux personnes qui me demandaient à quoi je servais. C’est parce qu’on ne nous voit pas, on n’est pas considéré comme un élément perturbant sur la course, et on n’est pas dans le jeu comme au football. Sur le Tour de France, quand il y a une échappée, la voiture qui est derrière les échappés c’est Christian Prudhomme, et il n’est pas arbitre. Depuis deux-trois ans, il y a derrière une deuxième voiture rouge, où il y a un arbitre. Quand il n’y a pas la deuxième voiture rouge, c’est un commissaire moto qui y est. On ne nous voit pas mais on est toujours là pour étudier les choses qui se passent.

Et quelle est la chose la plus folle à laquelle vous avez assisté ?

La plus grosse image que j’ai sur un Tour de France, c’est le départ en 2007 à Londres. J’ai fait le prologue avec mes invités, dans la caravane publicitaire, et j’avais des frissons pendant sept kilomètres. Ils ont estimé le public à deux millions de personnes sur l’ensemble de l’étape. Là, je me suis rendu compte que le Tour de France était le troisième plus gros événement mondial, ça se voyait. Et je disais à mes invités « Les anglais, ils pourront avoir ce qu’ils veulent, ils pourront avoir les Jeux Olympiques, ils pourront avoir la Coupe du Monde de football, mais ils n’auront jamais le Tour de France ! ».

Échappée sur le Tour de France 2018

L’échappée du Tour de France, suivie par deux « voitures rouges », celle de Christian Prudhomme puis celle du commissaire – Photo : ASO / Alex Broadway

Travailler dans l’ombre du Tour de France, c’est un peu faire partie d’une famille ?

Il y a cinq familles sur le Tour de France. La première c’est la famille des départs. Il y a la famille des arrivées, qui est toujours à la fin de l’étape et qui ne voit pas le reste de la course. Après il y a la caravane publicitaire. Il y a la famille des coureurs, de la course proprement dit, à laquelle j’appartenais l’année dernière. Et ensuite, le dernier groupe, c’est le groupe de la presse. Eux, ils gravitent partout, ils vont partout. J’ai fait la caravane publicitaire et la course, j’ai trouvé qu’il y avait une différence entre les deux, et ce n’est pas négligeable. Quand on est amoureux du cyclisme et qu’on le suit, c’est vrai que c’est plus intéressant d’être dans la course, parce que dans la caravane on est dans notre bulle, on ne capte pas le Tour. En tant qu’arbitre, c’est différent : tu es dans la course, tu vis la course ; c’est une autre façon de voir le Tour.

En tant que président du Comité de cyclisme de Gironde, pouvez-vous faire jouer vos relations pour que le Tour de France revienne en Gironde par exemple ?

Non, je ne suis pas là pour ça. En plus de ça, le comité départemental est un organe déconcentré de la Fédération Française de Cyclisme, alors que c’est une société privée qui gère le Tour de France, ASO. Donc nous, au comité départemental on n’a rien à voir avec ASO. ASO ne reverse rien des royalties qu’ils reçoivent aux comités départementaux ou régionaux.

Ce n’est pas un peu dommage d’ailleurs ?

Ah mais complètement ! C’est justement le problème que l’on a au sein de notre fédération. Dans les années 80, quand Félix Lévitan et Jacques Goddet ont voulu se séparer du Tour de France, ils l’ont proposé à la Fédération. Le Président de l’époque n’a pas voulu de cette course qui était un peu en déclin. Elle était vieillotte, le public ne se déplaçait pas aux arrivées. Donc ils ont vendu ça à ASO, et là c’est Jean-Marie Leblanc qui a été détaché, qui est devenu Directeur du cyclisme pour ASO. Il y avait d’autres personnes qui avaient un sens de la modernité, et qui ont fait prendre à l’épreuve une autre dimension. De là, ils ont engrangé des bénéfices, et puis voilà où est le Tour de France actuellement. Nous, maintenant, on se mord les doigts, parce que quelque part si la Fédération s’était dotée de cette course, peut-être qu’on n’en serait pas là actuellement avec nos problèmes financiers.

En plus, le Tour de France attire un peu toute l’attention au détriment du reste. Le Tour de France sert et dessert un peu le cyclisme français en somme ?

Le Tour de France, c’est l’arbre qui cache la forêt… Une forêt décimée par le Tour de France ! En octobre, un journaliste de France Bleu Gironde m’a appelé pour me demander si j’étais mécontent que le Tour de France ne soit pas revenu à Bordeaux depuis 2010. Mais moi non, j’étais content. Je ne vois pas pourquoi Bordeaux aurait le Tour de France, ils n’ont rien à gagner là-dessus. Par contre, au lieu que ça soit Bordeaux qui développe sa notoriété, ça serait bien que le Conseil départemental et le Conseil régional mettent l’accent sur d’autres villes que Bordeaux. Je sais que pour un financement de 200 000 euros à Saint-Flour dans le Cantal, il y a 70 000 euros qui sont mis par la région, il y a 60 000 euros apportés par le département et il y a 70 000 euros investis par Saint-Flour, qui reçoit le Tour. Demain, si on dit à Arcachon, à Lacanau, au Verdon, à Langon ou à Libourne qu’ils vont recevoir le Tour, pour eux 70 000 euros c’est que dalle (sic) ! Et ça fera peut-être une meilleure image et une notoriété internationale que d’avoir le départ et l’arrivée à Bordeaux. L’année dernière, Christian Prudhomme avait lancé dans les médias qu’il voulait faire un Tour côtier, avec des villes côtières. J’en ai parlé avec le Directeur des collectivités chez ASO – que je connais bien – Cyrille Tricart, je lui ai demandé s’il avait des informations, parce que je sais que le bassin d’Arcachon, à un moment donné, était intéressé pour accueillir le Tour de France. Il n’a jamais reçu de courrier avec une demande pour avoir le Tour de France sur le Bassin d’Arcachon. Alors que, pour ma part, j’estime que ça serait très bien, ça ferait des images superbes !

Le Tour de France est une course à part, même du point de vue d’un commissaire ?

Oui, et même l’an dernier j’ai eu des frisson sur certaines étapes. Ça fait plaisir d’être au sommet d’un col et d’attendre les coureurs alors que le public est derrière les barrières et toi tu es devant. Quand tu aimes le cyclisme, comme c’est la plus grosse course du monde, tu te sens privilégié. Il y a quelques temps, j’ai partagé un article sur le Facebook du Comité régional un article sur un gamin de treize ans qui venait de signer une convention avec le Comité régional de Normandie pour être jeune arbitre. J’ai raconté juste mon parcours et j’ai dit que l’arbitrage m’a permis de découvrir les courses internationales, des Championnats d’Europe, des Championnats du Monde, de faire le Tour de France. Il y en a beaucoup qui notent l’arbitrage d’un côté péjoratif. Mais pour moi, faire toutes ces grosses compétitions, c’est un avantage et une consécration. Maintenant, qu’est-ce qu’il me reste à faire ? Les Jeux Olympiques ! Quelque part j’y pense, parce qu’il y aura Paris 2024 et sur la piste il y aurait peut-être une opportunité. Pour un athlète c’est valorisant de faire les Jeux Olympiques, c’est une consécration… et bien pour un arbitre c’est la même chose.

Le fait d’être arbitre n’exclut-il pas de la compétition ?

L’avantage de l’arbitre, c’est d’être au plus près du compétiteur ou du coureur. On est en relation entre l’organisateur et les participants. Tu peux être partenaire financier d’une compétition, mais tu n’auras que l’organisateur qui va être ton interlocuteur. Alors que toi, en tant qu’arbitre, ton interlocuteur, ce sera les Directeurs sportifs, les coureurs… tu pourras discuter avec eux, être proches d’eux. On n’est pas coureur mais on fait partie de la course, on connait la course. On vit la course chacun de notre côté et, chacun à sa place, on se respecte et on est là pour faire avancer notre passion.

Didier Tiffon sur le podium du Tour de Gironde

Didier Tiffon sur le podium du Tour de Gironde, dont il est l’un des organisateurs en tant que président du Comité de cyclisme de Gironde – Photo : Matthieu Sirvent

Qu’est-ce qui est le plus dur pour attirer les gens vers l’arbitrage ?

On trouve beaucoup de gens pour arbitrer au moment où leurs enfants font du sport. Mais une fois qu’ils n’en font plus, automatiquement c’est difficile que ces personnes continuent à s’investir. Aussi, il faut que les jeunes puissent gravir les échelons rapidement, pas comme moi et mettre 7-8 ans entre deux paliers. Je pense qu’en trois ans, on pourrait maximum franchir chaque palier. C’est plus intéressant.

Cette année c’est le premier Tour de France que vous suivez de l’extérieur depuis un petit moment : qu’aimeriez-vous voir cette année en particulier ?

Si je devais parler en tant que téléspectateur, le Tour de France ce n’est pas la course qui m’attire le plus. Je préfère voir le Giro ou la Vuelta où il y a moins de pression pour les coureurs et où ils peuvent plus se lâcher, je trouve. Alors que le Tour de France, il y a tellement de pression et d’enjeux que la course est pratiquement bridée. Quand on voit une échappée partir au bout du troisième kilomètre avec cinq coureurs et qui font 145 kilomètres d’échappée, ce n’est pas du tout intéressant pour le téléspectateur. Il en faut des étapes comme ça, mais le Tour de France est assez soporifique par rapport à ça, alors que d’autres courses, avec moins d’enjeux, sont plus dynamiques et plus intéressantes. Je regarde parce que c’est le Tour de France et que j’aime ça. Mais si je loupe une étape, ça ne me dérange pas.

C’est plus passionnant à suivre de l’intérieur ou de l’extérieur ?

Moi j’étais un inconditionnel du Tour de France. J’allais les voir, je campais au bord de la route, je passais quelques jours pour voir plusieurs étapes dans les Pyrénées ou plusieurs étapes dans les Alpes s’il n’y en avait pas assez dans les Pyrénées. Je prenais une semaine de vacances et j’y allais, on campait, c’était super bien. A partir de 1998, j’ai fait le Tour de France de l’intérieur tous les ans jusqu’en 2013. En 2013 j’ai fait un burn-out par rapport au Tour de France, je ne pouvais plus le voir même en peinture, à mi-parcours je voulais rentrer chez moi, je ne supportais plus personne. L’année d’après je ne m’y suis même pas intéressé, je ne suis même pas allé le voir, ça m’a gonflé… l’après-midi j’allais à la plage au lieu de regarder le Tour à la télé. Et en 2015, mon filleul, qui n’avait jamais vu le Tour de France, m’a demandé d’aller le voir. On a passé la journée ensemble dans les Pyrénées, et depuis je vais voir une étape dans les Pyrénées avec lui, avec des copains à lui. L’ambiance est toujours intéressante, c’est toujours sympa. Mais quand tu sais comment ça se passe de l’intérieur, tu n’es plus émerveillé.

Par Matthieu Sirvent

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Modérateur: Animateurs cyclisme pro

Re: Didier Tiffon, arbitre sur le Tour de France : « c’est u

Messagepar Elias » 20 Juil 2018, 14:18

Très bel article ! On y apprend vraiment beaucoup de choses. :o
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