Écrit le par dans la catégorie Histoire, Les forçats de la route.

En 1964, le Tour de France tient en haleine tout l’hexagone. Le duel Anquetil-Poulidor semble, sur le papier, inégal. Le normand a remporté quatre Tours de France. Le limousin, de son côté, n’a pris le départ que de deux éditions, les deux précédentes, terminant tour à tour troisième et huitième en 1962 et 1963. En cette année 1964, Poupou croit en ses chances. Le vainqueur sera sans doute l’un des deux français. Tout au long des trois semaines de course, ils se livreront une bataille sans fin, qui n’aura désigné son vainqueur que le dernier jour.

Raymond Poulidor croit en ses chances au départ du Tour

Le 6 juillet, Raymond Poulidor tente une grande offensive entre Andorre et Toulouse. Distancé au général, il doit attaquer de loin, et trouve sur cette étape le soutien de Federico Bahamontes. Les deux hommes volent sur l’étape. Derrière, Jacques Anquetil est au plus mal. C’est alors que son directeur sportif lui tend une bouteille de champagne. C’est pile ou face : « Ou ça te crève, ou tu t’envoles ! » lance-t-il au meilleur coureur de Grands Tours de l’époque. Visiblement, ça marche : Anquetil se rachète une santé et, dans la descente du Port d’Envalira, prend tous les risques possibles. Malgré le brouillard omniprésent qui empêche de voir les virages qui approchent, le tenant du titre ne lâche rien et revient, dans la vallée, sur un groupe de chasse composé de six hommes. Ensemble, ils travaillent et reviennent sur les hommes de tête. La malchance passe alors du côté de Poulidor. A 25 kilomètres de l’arrivée à Toulouse, il casse les rayons de sa roue arrière et doit changer de vélo. Son mécanicien le dépanne, mais le groupe dans lequel il se trouvait est à présent loin. Pire, quand ce même mécano relance Poulidor en le poussant, le coureur chute. Il se relève mais a cette fois-ci définitivement perdu de vue ses adversaires. A Toulouse, il concède 2 minutes et 36 secondes à Anquetil. 31 secondes les séparaient, mais c’est à présent un gouffre supérieur à 3 minutes qui s’est installé entre les deux coureurs.

Dès le lendemain, Poulidor va se venger. Toulouse-Luchon, 203 kilomètres et de nombreuses occasions d’attaquer. Dans le Portet d’Aspet, Jimenez et Bahamontes attaquent, pensant plus au classement de la montagne qu’à la victoire d’étape. Le premier s’en va seul au sommet et se fait rejoindre par Tom Simpson dans la descente. Jacques Anquetil, le mieux placé des favoris au général, opère la jonction dans les kilomètres qui suivent. Un autre espagnol, Galera, est le suivant à attaquer, dans le col des Ares. Une échappée de sept coureurs se forme, mais le peloton n’est pas loin. C’est dans la troisième difficulté du jour, le col du Portillon, que Poulidor passe à l’offensive. Bahamontes et Jimenez, plutôt que de collaborer avec Anquetil, tentent d’éliminer le tenant du titre, alors que Poupou passe seul en tête au sommet. Le peloton est à près de 2 minutes, et Anquetil risque de perdre gros. Réalisant un grand numéro, Poulidor remporte l’étape, avec plus d’une minute sur son poursuivant le plus proche, Francisco Gabica. Huitième de l’étape, Anquetil concède 1 minutes, 43 secondes et les bonifications. Au soir de cette quinzième étape, Joseph Groussard reste en jaune, Anquetil est toujours deuxième. Mais ce dernier n’a plus que 7 secondes d’avance sur Poulidor. Le Tour est plus que jamais lancé.

A cinq jours de l’arrivée, Jacques Anquetil domine le contre-la-montre entre Peyrehorade et Bayonne, long de 42.5 kilomètres, en à peine plus d’une heure. Raymond Poulidor, qui ne vit que son troisième Tour, réalise une excellente performance en ne concédant que 37 secondes. Pourtant, il a perdu l’étape sur un coup du sort, en crevant alors qu’il aurait pu dominer Anquetil, le meilleur rouleur au Monde. Celui-ci, fort de sa troisième victoire d’étape sur ce Tour, s’empare pour la première fois du maillot jaune. Là encore, Raymond Poulidor est au contact : Il ne pointe qu’à 56 secondes. Trois jours plus tard, le peloton va parcourir 237 kilomètres entre Brive et le Puy de Dôme. Une étape marathon sur laquelle Raymond Poulidor compte énormément, et qui représente le point d’orgue des trois semaines de course.

Entre le contre-la-montre et cette journée très longue, rien n’a changé entre les deux hommes, toujours séparés par un peu moins d’une minute. L’étape, elle, durera un peu plus de sept heures. Un vrai calvaire pour les deux premiers du général, les deux français qui ont divisé le pays. Au pied du Puy de Dôme, le maillot jaune et son dauphin n’ont toujours rien tenté. L’arrivée se rapproche, et les deux hommes se marquent de si près qu’ils laissent partir Julio Jimenez et Federico Bahamontes. Les espagnols vont lutter pour la victoire. Celle-ci n’intéresse pas Poulidor, qui ne vise rien d’autre que le maillot jaune. Pourtant, il continue de marquer à la culotte Jacques Anquetil, qui semble plus que jamais accroché à son paletot. Trois puis deux kilomètres restent à parcourir. Toujours rien. Pas une tentative de la part de Poupou, qui a pourtant les spectateurs tout acquis à sa cause.

Enfin, à mille mètres de l’arrivée, le limousin tente quelque chose ! Il est plus fort que Jacques Anquetil, c’est indéniable. Le porteur du maillot jaune perd irrémédiablement du temps. Il semble incapable de se refaire, de se relancer. Poulidor grappille mètre par mètre, se rapproche même des espagnols qui mènent depuis à présent plusieurs kilomètres. Au sommet, il coupe la ligne 57 secondes après Jimenez, qui a lancé la première attaque et n’a jamais laissé Bahamontes le reprendre. Avec 56 secondes de retard sur Anquetil au matin de l’étape, il peut s’emparer du jaune. Les secondes passent. Elles défilent, même. Vittorio Adorni, qui avait davantage fait parler ses qualités de rouleur que de grimpeur pour se placer au général et que l’on n’attendait pas à ce niveau, passe même la ligne avant Anquetil. Ce dernier a vécu un dernier kilomètre cauchemardesque. Lorsque Poulidor l’a attaqué, Anquetil s’est courbé sur son guidon et a souffert jusqu’à l’arrivée, voyant son retard sur son dauphin au général grandir. Mais, au sommet, le maillot jaune passe en cinquième position, à 42 secondes de Raymond Poulidor. Alors que 56 secondes les séparaient au matin de l’étape, Anquetil conserve donc son bien pour 14 unités seulement. Un quart de minute les sépare alors que Paris n’est plus qu’à deux jours. Mais Poulidor a échoué dans sa quête de jaune. Il se réfugiera derrière l’excuse d’un mauvais choix de braquet, quand les observateurs dénonceront son manque d’audace et son attentisme. Quoi qu’il en soit, alors qu’il reste seulement une étape en ligne, une demi-étape et un contre-la-montre, Anquetil est encore en jaune et le Tour est quasiment joué.

Il l’est d’autant plus quand, au départ de Versailles pour le chrono final, Raymond Poulidor accuse toujours un handicap de 14 secondes sur le quadruple vainqueur de la Grande Boucle. Et Jacques Anquetil est un rouleur d’exception. Le plus grand de tous les temps, peut-être. Les chances de Raymond Poulidor sont donc très maigres. Infimes, même. Cependant, il ne faut pas oublier qu’il était à deux doigts de remporter le chrono de Bayonne, qui ne lui a échappé qu’à cause d’une crevaison. Il vendra chèrement sa peau, se battant jusqu’à la ligne d’arrivée, mais il ne prend que la deuxième place provisoire, à 6 secondes de Rudi Altig. En 37 minutes et 10 secondes, Anquetil clôt ce Tour de France, signant le meilleur chrono. 15 secondes plus rapide que l’allemand. C’est sa quatrième victoire d’étape sur cette édition, dont les trois contre-la-montre individuels. Au général, avec les 20 secondes de bonification offertes à Anquetil, ce sont 55 secondes qui séparent les deux français. Pour moins d’une minute, Jacques Anquetil devient le premier à remporter cinq Tours de France, et Raymond Poulidor termine, pour la deuxième fois en trois participations, sur le podium du Tour. Sans victoire. Pour le moment, du moins.

Par Kena // Image : Nationaal Archief Fotocollectie Anefo via Wikimedia Commons

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